ELLE S’EST RÉVEILLÉE ENTOURÉE DE LOUPS BLANCS — PUIS LE ROI ALPHA A VU LE MÉDAILLON QU’ON LUI AVAIT INTERDIT DE PORTER

PARTIE 1 — L

A FILLE QUE LA FORÊT AVAIT REFUSÉ DE LAISSER MOURIR
La première chose qu’Elena entendit fut un souffle.
Lent.
Profond.
Beaucoup trop proche.
Elle ouvrit les yeux.
Au-dessus d’elle, la pleine lune brillait entre les branches immenses des pins.
Un brouillard pâle glissait sur le sol.
Sa tête lui faisait mal.
Elle ne se souvenait ni d’être entrée dans cette forêt, ni de s’être couchée sur cette étrange fourrure rouge sombre.
Puis quelque chose bougea sur sa gauche.
Elena tourna lentement la tête.
Deux yeux ambrés la fixaient.
Elle retint un cri.
Un loup blanc gigantesque se tenait à quelques pas d’elle.
Puis elle en vit un deuxième.
Un troisième.
Un quatrième.
Tous silencieux.
Tous immobiles.
Tous assez grands pour la tuer sans effort.
Elena tenta de se relever.
Ses jambes refusèrent de lui obéir.
— Qui êtes-vous ?
Sa propre voix lui sembla étrangère.
Les loups ne bougèrent pas.
L’un d’eux approcha seulement son museau.
Elena ferma les yeux.
Au lieu de sentir des crocs, elle sentit un souffle chaud sur sa joue.
Le loup la reniflait.
Puis il recula.
Comme satisfait.
Elena regarda son corps.
Elle portait une simple chemise de nuit blanche.
Elle était pieds nus.
Aucun manteau.
Aucune chaussure.
Aucune arme.
Seulement une lourde médaille de fer suspendue à son cou.
Ses doigts se refermèrent autour de l’objet.
Un cercle sombre.
Des runes gravées.
Elle le possédait depuis l’enfance.
La seule chose qu’elle avait reçue de sa mère.
Ou du moins de la femme qu’elle appelait ainsi.
Mara lui avait toujours interdit de l’enlever.
« Même si quelqu’un te demande ce que c’est, tu dis que tu ne sais pas. »
Elena n’avait jamais compris pourquoi.
Mara était morte trois mois plus tôt.
Depuis, Elena vivait chez son oncle, Garran, dans un village situé à l’autre bout de la vallée.
La veille…
Elle essaya de se souvenir.
Un repas.
Une tasse de lait chaud.
Une conversation étrange entre Garran et deux inconnus.
Puis rien.
Elena sentit soudain un froid bien plus profond que celui de la nuit.
Quelqu’un l’avait amenée ici.
Pendant qu’elle dormait.
Un craquement retentit derrière les loups.
Les quatre animaux se retournèrent en même temps.
Puis ils s’écartèrent.
Un homme apparut entre les arbres.
Elena cessa de respirer.
Il était grand.
Cheveux argentés.
Oreilles légèrement pointues.
Un lourd manteau bordé de fourrure blanche recouvrait une armure noire et or.
Mais ce furent ses yeux qui la frappèrent.
Ambrés.
Exactement comme ceux des loups.
Il s’approcha.
Les animaux baissèrent la tête.
Elena comprit immédiatement qu’ils lui obéissaient.
L’homme s’agenouilla près d’elle.
Elle voulut reculer.
Il ne la toucha pas tout de suite.
Il observa son visage.
Puis ses oreilles.
Puis le médaillon.
Son expression changea.
— Tu n’es pas de sang mêlé.
Elena fronça les sourcils.
— Qu’est-ce que cela signifie ?
Il ne répondit pas.
Sa main gantée s’approcha de l’amulette.
— Ne touchez pas à ça.
Il s’arrêta.
Une seconde.
Puis retira sa main.
— Très bien.
Elena fut surprise.
— Vous allez vraiment m’écouter ?
— Tu as dit non.
La réponse était si simple qu’elle resta silencieuse.
L’homme regarda les traces dans la boue autour d’elle.
— Tu as été déposée ici il y a moins de deux heures.
— Vous le savez comment ?
— Quatre hommes sont venus.
Elena pâlit.
— Vous les avez vus ?
— Les loups, oui.
— Où sont-ils ?
— Partis.
— Vivants ?
Il tourna vers elle un regard presque amusé.
— Tu me demandes si je les ai tués ?
Elena ne répondit pas.
— Non.
Il regarda les loups.
— Ils n’avaient pas l’autorisation.
— L’autorisation de quoi ?
— De chasser.
Elena ne savait pas si cela devait la rassurer.
Le plus grand loup s’approcha encore.
Il inclina sa tête vers le médaillon.
À cet instant, les runes s’illuminèrent.
Une lumière argentée jaillit du métal.
Elena cria et tenta de l’arracher.
Impossible.
Le pendentif était brûlant.
Un symbole apparut sur sa robe.
Un croissant de lune entouré de neuf petites étoiles.
L’homme se figea.
Les loups reculèrent.
Puis, un à un, ils se couchèrent.
Elena regarda autour d’elle.
— Qu’est-ce qui se passe ?
L’homme ne semblait plus respirer.
— Impossible…
— Vous connaissez ce symbole ?
Il leva les yeux vers elle.
Toute froideur avait disparu.
Il semblait presque bouleversé.
— Ta quête est terminée.
— Quelle quête ? Je ne cherche rien !
Il approcha légèrement.
Sa voix devint plus grave.
— Peut-être pas consciemment.
— Qui êtes-vous ?
Il resta silencieux un instant.
— Kaelen.
— Kaelen quoi ?
— Kaelen Varyss.
Elena sentit quelque chose se contracter dans sa poitrine.
Elle connaissait ce nom.
Tout le monde le connaissait.
Le Roi Alpha.
Le souverain de Lunaris.
Le royaume elfique situé au-delà de la forêt noire.
On racontait qu’il commandait les meutes de loups blancs.
Que sa dynastie existait depuis plus de mille ans.
Que personne n’entrait sur ses terres sans permission.
Elena recula.
— Vous êtes le roi ?
Kaelen acquiesça.
— Alors pourquoi êtes-vous ici ?
Il regarda son médaillon.
— Parce que cette nuit, quatre loups ont hurlé en même temps.
— Et ?
— Ils ne l’avaient pas fait depuis dix-huit ans.
Elena sentit un frisson.
— J’ai dix-huit ans.
— Je sais.
Le silence entre eux devint soudain beaucoup plus lourd.
Kaelen se pencha légèrement vers elle.
Il inspira.
Son expression changea encore.
Quelque chose de plus instinctif.
Plus troublant.
Ses yeux devinrent presque lumineux.
— Non…
Elena serra le tissu de sa chemise de nuit.
— Quoi encore ?
Il la regarda comme si une vérité qu’il redoutait venait de se confirmer.
— Ton odeur.
— Mon odeur ?
Il détourna brièvement le visage, comme s’il cherchait à retrouver le contrôle.
Puis murmura :
— Elle est ma compagne.
Elena resta figée.
— Pardon ?
Kaelen ferma les yeux.
— J’ai parlé trop vite.
— Vous pensez ?
Elle se redressa malgré le vertige.
— Je me réveille au milieu d’une forêt, entourée de loups, vous me dites que je ne suis pas « de sang mêlé », mon collier se met à briller et maintenant vous décidez que je suis votre…
— Compagne.
— Arrêtez de dire ce mot !
Kaelen la regarda.
Puis, à sa surprise, acquiesça.
— Très bien.
Elena se tut.
Elle s’attendait presque à une dispute.
— Vous n’allez pas insister ?
— Le lien me concerne. Ton choix t’appartient.
Elle ne sut pas quoi répondre.
Un hurlement monta au loin.
Les loups se relevèrent instantanément.
Kaelen devint immobile.
Un deuxième hurlement.
Puis un troisième.
Mais ils ne venaient pas de sa meute.
Kaelen posa une main sur la garde de son épée.
— Ils nous ont retrouvés.
— Qui ?
Il se tourna vers Elena.
— Ceux qui t’ont abandonnée ici.
— Mon oncle ?
— Peut-être.
— Pourquoi reviendraient-ils ?
Kaelen regarda le symbole argenté encore visible sur sa robe.
— Parce qu’ils n’ont probablement pas voulu te tuer.
Elena fronça les sourcils.
— Alors pourquoi m’abandonner dans une forêt remplie de loups ?
Le visage de Kaelen devint sombre.
— Pour voir si les loups te reconnaîtraient.
Et pour la première fois depuis son réveil, Elena comprit qu’elle n’avait peut-être pas été abandonnée.
Elle avait été testée.
PARTIE 2 — LE MÉDAILLON DE LA LUNE NOIRE
Kaelen refusa de rester dans la clairière.
Quelques minutes plus tard, Elena était enveloppée dans son manteau blanc tandis qu’ils avançaient à travers la forêt.
Elle avait protesté.
— Je peux marcher.
Elle avait fait trois pas.
Puis était presque tombée.
Kaelen ne s’était pas moqué.
Ce qui, étrangement, l’avait agacée davantage.
— Quelqu’un vous a droguée, expliqua-t-il.
— Mon oncle m’a donné du lait hier soir.
— Alors ton oncle mérite probablement une conversation.
— Je vais l’avoir avec lui.
— Si nous le retrouvons vivant.
Elena s’arrêta.
— Vous avez promis que vos loups n’avaient tué personne.
— Mes loups.
Il regarda l’obscurité.
— Pas les autres.
Ils atteignirent avant l’aube une ancienne tour de chasse.
L’intérieur était chauffé.
Des gardes vêtus de noir et d’argent les attendaient.
Tous s’inclinèrent devant Kaelen.
Puis virent Elena.
Plusieurs cessèrent de respirer.
Elle serra davantage le manteau autour d’elle.
— Pourquoi tout le monde me regarde comme ça ?
Kaelen se tourna vers eux.
— Sortez.
Personne ne discuta.
Elena attendit que la porte se ferme.
— Maintenant, vous allez m’expliquer.
Kaelen resta debout près du feu.
— Qu’est-ce que Mara t’a raconté sur tes parents ?
— Ma mère est morte quand je suis née. Mon père était un marchand. Il est mort avant que je sache marcher.
— Des noms ?
— Arian et Celeste.
Kaelen resta silencieux.
— Vous pensez que c’est faux.
— Oui.
La réponse la blessa plus qu’elle ne l’aurait cru.
— Comment pouvez-vous en être certain ?
Kaelen indiqua le médaillon.
— Puis-je le regarder ?
Elena hésita.
Puis le retira.
Elle le posa dans sa main.
Kaelen le prit avec précaution.
Au revers se trouvait une marque presque invisible.
Un loup sous une lune noire.
Kaelen ferma les yeux.
— Il appartenait à la maison Vaeloria.
Elena n’avait jamais entendu ce nom.
— Une famille noble ?
— Plus que cela.
Il s’assit.
— Avant mon père, Lunaris n’était pas gouverné par une seule dynastie. Deux maisons partageaient la protection du royaume.
La maison Varyss.
Celle de Kaelen.
Et la maison Vaeloria.
— Pourquoi deux ?
— Parce que les Varyss commandaient les meutes. Les Vaeloria gardaient les Portes Lunaires.
Elena fronça les sourcils.
— Qu’est-ce qu’une Porte Lunaire ?
— Des passages anciens reliant certains sanctuaires de la forêt. Ils ne peuvent être ouverts que par leur sang.
Il lui rendit le médaillon.
— Dix-huit ans plus tôt, la maison Vaeloria a disparu.
— Disparu comment ?
Kaelen détourna les yeux.
— Le palais a brûlé.
Elena eut soudain du mal à respirer.
Dix-huit ans.
Encore.
— Il y avait un enfant ?
Kaelen acquiesça.
— Une fille.
— Elle est morte ?
— C’est ce que tout le monde croit.
Elena regarda le médaillon.
— Et vous ?
— Je n’en suis plus certain.
Le feu craqua.
Elena sentit la pièce se refermer autour d’elle.
— Comment s’appelait-elle ?
Kaelen hésita.
— Elena.
Elle releva brutalement la tête.
— Non.
— C’est le nom inscrit dans les archives.
— Beaucoup de gens s’appellent Elena.
— Pas avec ce sceau.
— Mara aurait su.
— Oui.
— Alors elle me l’aurait dit !
Kaelen ne répondit pas.
Elena se leva.
— Vous ne la connaissiez pas.
— Non.
— Alors ne parlez pas comme si elle m’avait menti !
Kaelen garda le silence.
Cela la calma plus qu’une défense.
— Désolé, finit-il par dire.
Elena passa une main sur son visage.
— Si je suis cette enfant… qui étaient ses parents ?
— Le prince Caelan Vaeloria et Lady Seris.
— Ils sont morts dans l’incendie ?
— Officiellement.
— Encore ce mot.
Kaelen acquiesça.
— Je commence à le détester moi aussi.
Un garde entra précipitamment.
— Majesté.
Kaelen se retourna.
— Quoi ?
— Nous avons trouvé un des hommes qui ont amené la jeune femme dans la forêt.
Elena se raidit.
— Où ?
— À une lieue d’ici. Blessé.
— Vivant ?
— Oui.
Kaelen regarda Elena.
— Tu veux venir ?
Elle acquiesça immédiatement.
L’homme était étendu dans une petite remise.
Elena le reconnut.
Un des inconnus qui parlait avec Garran la veille.
Lorsqu’il la vit entrer, il pâlit.
— Non…
Elle s’approcha.
— Où est mon oncle ?
L’homme ferma les yeux.
— Je ne peux pas.
Kaelen resta derrière elle.
Silencieux.
Elena répéta :
— Où est Garran ?
— Parti.
— Pourquoi m’avez-vous amenée dans la forêt ?
L’homme trembla.
— On devait seulement te déposer.
— Qui vous a payé ?
Il regarda Kaelen.
Puis Elena.
— Le chancelier Morcant.
Kaelen devint immobile.
— Répète.
— Morcant.
Elena se retourna.
— Qui est-ce ?
Kaelen répondit sans quitter l’homme des yeux.
— Mon premier conseiller.
Le silence devint glacial.
L’homme continua :
— Il nous a donné l’ordre de la placer sur la peau rouge.
Kaelen fronça les sourcils.
— Quelle peau rouge ?
— Celle de la clairière.
Elena se souvenait de la fourrure sur laquelle elle s’était réveillée.
— Pourquoi ?
L’homme secoua la tête.
— Je ne sais pas.
Kaelen s’approcha.
— Mensonge.
— Je jure—
— Pourquoi une peau rouge ?
L’homme commença à pleurer.
— Parce qu’elle appartenait à un loup de Vaeloria.
Kaelen recula.
Elena sentit son médaillon chauffer.
— Et si les loups ne m’avaient pas reconnue ?
L’homme ne répondit pas.
Elle comprit.
— Vous deviez me reprendre.
Il acquiesça.
— Et s’ils m’avaient reconnue ?
Le regard de l’homme alla vers Kaelen.
— Alors nous devions prévenir le chancelier.
Kaelen serra la mâchoire.
— Pourquoi ?
L’homme murmura :
— Parce qu’il attend depuis dix-huit ans de savoir si l’héritière était vraiment vivante.
Kaelen se tourna vers Elena.
Mais quelque chose n’allait toujours pas.
Elle le vit dans ses yeux.
— Quoi ?
Il hésita.
— Morcant était présent la nuit de l’incendie.
Elena sentit son sang se glacer.
— De quel côté ?
Kaelen répondit :
— C’est précisément ce que je ne sais plus.
PARTIE 3 — CELLE QUI AVAIT VOLÉ UN BÉBÉ AU FEU
Ils retournèrent à Lunaris au coucher du soleil.
La cité d’Arghel apparaissait entre les montagnes, construite dans une vallée entourée de pins noirs.
Des tours d’argent.
Des ponts suspendus.
Des lumières bleues sous les arches.
Et partout, des loups.
Elena n’avait jamais rien vu de pareil.
À l’arrivée de Kaelen, les portes s’ouvrirent.
À l’arrivée d’Elena, les animaux se couchèrent.
Les gens remarquèrent.
Les murmures commencèrent immédiatement.
Kaelen lui proposa une chambre dans l’aile réservée aux invités.
— Pas près des appartements royaux, précisa Elena.
— Comme tu veux.
— Et aucun garde devant ma porte.
Kaelen hésita.
— Un au bout du couloir ?
Elle réfléchit.
— Un.
— Marché conclu.
Elena le regarda.
— Vous négociez vraiment tout ?
— Quand on me laisse le choix.
— Vous êtes moins insupportable que les histoires le prétendent.
Kaelen sourit.
— Je suis déçu.
Le moment aurait presque pu être léger.
Puis un homme entra dans le couloir.
Grand.
Cheveux noirs grisonnants.
Vêtu d’une longue robe sombre.
Kaelen devint instantanément froid.
— Morcant.
Le chancelier s’arrêta.
Ses yeux se posèrent sur Elena.
Et pendant une seconde, tout masque disparut.
Il la connaissait.
Pas simplement comme une rumeur.
Il connaissait son visage.
Elena le vit.
— Vous m’avez déjà vue.
Morcant se ressaisit.
— Non.
— Vous mentez.
Kaelen fit un pas.
— Trois hommes ont donné ton nom.
Morcant ne sembla pas surpris.
— Alors ils ont désobéi.
— Explique.
— Ici ?
— Maintenant.
Morcant regarda Elena.
— Très bien.
Il l’avait effectivement fait conduire dans la forêt.
Mais pas pour la tuer.
— Je devais savoir si le sceau fonctionnait encore.
Elena serra les poings.
— Vous auriez pu me demander.
— Tu aurais refusé.
— Évidemment !
— Et si je m’étais trompé, je t’aurais exposée inutilement.
Kaelen intervint.
— À quoi ?
Morcant resta silencieux.
— Réponds.
— À ceux qui ont détruit Vaeloria.
Elena sentit son cœur accélérer.
— Vous savez qui ils sont.
Morcant la regarda.
— Je sais qu’ils ne sont jamais partis.
Silence.
— La nuit de l’incendie, poursuivit-il, je servais ton grand-père.
Elena se figea.
— Vous connaissiez ma famille.
— Oui.
— Mara aussi ?
Le visage de Morcant changea.
— Mara était la dame de compagnie de Lady Seris.
Elena ferma les yeux.
Mara.
La femme qui l’avait élevée.
Elle n’avait donc pas simplement trouvé un bébé.
Elle avait fui avec lui.
— Elle m’a sauvée.
— Oui.
— Pourquoi ne m’a-t-elle rien dit ?
— Parce qu’elle avait juré de ne jamais prononcer ton véritable nom tant que le sceau ne se réveillerait pas.
Elena regarda Kaelen.
— Le médaillon.
Morcant acquiesça.
— La lignée Vaeloria possédait une particularité. Le sceau ne s’activait pleinement qu’à la majorité de l’héritier.
— Dix-huit ans.
— Exactement.
Elena sentit la colère monter.
— Alors vous saviez que j’étais probablement en vie.
— Je savais qu’un enfant avait survécu. Pas où.
— Et quand vous m’avez trouvée ?
— Il y a six mois.
Elena recula.
Six mois.
Mara était encore vivante.
— Vous lui avez parlé ?
Morcant ne répondit pas.
Elena comprit immédiatement.
— Vous lui avez parlé.
— Oui.
— Qu’est-ce qu’elle vous a dit ?
— De rester loin de toi.
— Pourquoi ?
Morcant regarda Kaelen.
Puis Elena.
— Parce qu’elle ne me faisait pas confiance.
Kaelen eut un rire sans joie.
— Sur ce point, nous sommes plusieurs.
Morcant ignora la remarque.
— Trois semaines après notre rencontre, Mara est morte.
Elena devint très pâle.
— Elle était malade.
— Peut-être.
— Qu’est-ce que vous insinuez ?
— Rien.
— Alors pourquoi l’avoir dit comme ça ?
Morcant ne répondit pas.
Elena s’approcha.
— Est-ce que vous l’avez tuée ?
— Non.
— Qui ?
Il ferma les yeux.
— Je ne sais pas.
Kaelen ordonna que Morcant soit placé sous garde.
Le chancelier ne protesta pas.
Avant de partir, il regarda Elena.
— Cherche sous le troisième pin.
— Quoi ?
— Mara comprendra.
Puis il disparut.
Elena passa la nuit à retourner ces mots dans sa tête.
Le troisième pin.
Mara comprendra.
Puis elle se souvint.
Derrière leur ancienne maison se trouvaient cinq pins.
Mara avait planté des fleurs au pied du troisième.
Toujours.
Même en hiver.
Elena partit dès l’aube.
Kaelen l’accompagna.
— Je n’ai pas besoin d’un roi comme escorte.
— Très bien.
— Alors pourquoi venez-vous ?
— Parce que je veux voir ce qu’elle a caché.
— C’est au moins honnête.
Ils atteignirent l’ancienne maison avant midi.
Le village était vide.
Garran avait disparu.
Derrière la maison, les cinq pins étaient toujours là.
Elena s’agenouilla au pied du troisième.
La terre semblait intacte.
Kaelen trouva pourtant une pierre plate sous les racines.
Ils creusèrent.
Une petite boîte de métal apparut.
À l’intérieur se trouvait une lettre.
Adressée à Elena.
Ses mains tremblaient lorsqu’elle l’ouvrit.
« Ma petite lumière,
si tu lis ceci, alors le sceau s’est réveillé.
Je suis désolée.
Je t’ai menti parce que je t’aimais davantage que je n’aimais la vérité.
Ta mère s’appelait Seris Vaeloria.
Ton père, Caelan.
Ils sont morts en essayant d’empêcher un homme d’ouvrir la Porte Lunaire centrale.
Je t’ai emportée cette nuit-là.
Mais je n’étais pas seule.
Quelqu’un nous a aidées.
Le roi précédent.
Le père de Kaelen.
Il a juré de cacher la vérité jusqu’à ce que tu sois en âge de choisir toi-même si tu voulais reprendre ton nom.
Si son fils ignore tout, ce n’est pas sa faute.
Mais ne fais confiance ni au Conseil, ni au chancelier, ni à Garran.
L’un d’eux sert encore celui qui a tué tes parents. »
Elena cessa de lire.
Kaelen resta silencieux.
Elle reprit.
« Il existe une preuve.
Sous le lac d’argent.
La Porte Lunaire ne s’ouvrira que pour toi.
Mais Elena…
si elle s’ouvre, quelqu’un saura immédiatement que tu es vivante.
Et cette personne viendra.
Ne cherche pas la vérité si tu n’es pas prête à perdre la vie que tu connais.
— Mara »
Elena baissa la lettre.
Kaelen regardait les dernières lignes.
— Le lac d’argent est à une journée d’ici.
— Alors nous partons.
— Elena.
— Non.
Elle se leva.
— Toute ma vie, des gens ont décidé de ce que j’avais le droit de savoir. Mara. Morcant. Garran. Même votre père.
Kaelen encaissa la phrase.
— Tu as raison.
— Je vais ouvrir cette porte.
— Alors je viens.
— Comme roi ?
Il secoua la tête.
— Comme Kaelen.
Elle le regarda longtemps.
Puis acquiesça.
Ils partirent au coucher du soleil.
Mais ils n’étaient pas seuls.
Très loin derrière eux, sur une colline, un homme observait.
Garran.
Il tenait dans sa main un miroir noir.
Une voix en sortit.
— Elle va à la Porte.
Garran répondit :
— Oui.
— Alors laisse-la l’ouvrir.
— Et ensuite ?
La voix rit.
— Ensuite, nous terminons ce que nous avons commencé il y a dix-huit ans.
PARTIE 4 — LA PORTE SOUS LE LAC D’ARGENT
Le lac d’argent portait bien son nom.
Sous la lune, sa surface ressemblait à une immense plaque de métal liquide.
Elena et Kaelen atteignirent la rive peu avant minuit.
Les quatre loups blancs les avaient suivis.
Kaelen les laissa rester.
— Ils n’obéissent pas vraiment à mes ordres lorsqu’il s’agit de toi.
— Cela me rassure presque.
Au centre du lac se trouvait une petite île.
Une barque ancienne attendait sur la rive.
Elena la regarda.
— C’est pratique.
Kaelen fronça les sourcils.
— Trop.
Ils traversèrent malgré tout.
Sur l’île se dressait un cercle de pierres.
Elena sortit le médaillon.
La lumière argentée apparut.
Les pierres vibrèrent.
Puis l’eau du lac se mit à tourner.
Une ouverture se forma entre deux rochers.
Un escalier descendait sous la surface.
Elena inspira.
— La Porte Lunaire.
Ils descendirent.
Au fond se trouvait une salle parfaitement sèche.
Des fresques couvraient les murs.
La maison Vaeloria.
Des femmes et des hommes aux cheveux blancs.
Des loups argentés.
Et, au centre, un trône vide.
Elena approcha.
Son médaillon s’illumina.
Une image apparut.
Pas un tableau.
Un souvenir.
Elle vit une femme.
Seris.
Sa mère.
Même visage qu’elle.
Même cheveux.
Elle tenait un bébé dans ses bras.
Caelan se tenait près d’elle.
Devant eux, un homme encapuchonné.
— Ouvrez la Porte, disait-il.
Caelan refusait.
— Elle ne vous appartient pas.
— Tout ce qui protège un royaume appartient à celui qui le gouverne.
Seris répondit :
— Vous ne gouvernez rien.
L’homme retira sa capuche.
Kaelen devint immobile.
Elena aussi.
Ce n’était pas Morcant.
Ce n’était pas Garran.
C’était le roi Alaric Varyss.
Le père de Kaelen.
Kaelen recula.
— Non.
L’image continua.
Alaric exigeait que les Vaeloria ouvrent la Porte.
Caelan refusait.
Puis les soldats entrèrent.
Le combat commença.
Elena sentit les larmes monter.
— Votre père…
Kaelen semblait incapable de parler.
Puis l’image changea.
Alaric se retourna vers un autre homme.
Plus jeune.
Morcant.
— Fais sortir l’enfant.
Morcant hésita.
— Et eux ?
Alaric regarda Seris et Caelan.
— Ils ne partiront jamais.
Elena serra les poings.
Kaelen murmura :
— Mon père a ordonné leur mort.
Mais la vision n’était pas terminée.
Un troisième homme entra.
Garran.
Beaucoup plus jeune.
Il attaqua soudain Alaric.
Le roi tomba.
Le chaos explosa.
Morcant prit le bébé.
Seris cria :
— Pas lui !
Puis une femme apparut.
Mara.
Morcant lui confia l’enfant.
— Pars !
Mara s’enfuit.
Garran, lui, courut vers la Porte.
Et derrière lui apparut une silhouette faite d’ombre.
Une voix retentit.
— Enfin.
L’image s’interrompit.
Elena et Kaelen restèrent silencieux.
Tout était différent.
Alaric avait trahi Vaeloria.
Mais au dernier moment, Morcant avait sauvé Elena.
Et Garran…
Garran n’avait jamais été son oncle.
Il avait servi quelqu’un d’autre depuis le début.
Une voix retentit dans la salle.
— Tu apprends vite.
Elena se retourna.
Garran se tenait à l’entrée.
Derrière lui, une brume noire rampait le long des murs.
Kaelen dégaina son épée.
— Qui es-tu ?
Garran sourit.
— Le garçon que ton père a laissé entrer ici.
— Pourquoi ?
— Parce qu’Alaric croyait pouvoir contrôler ce qui se trouvait derrière la Porte.
Elena regarda l’ombre.
— Qu’est-ce que c’est ?
Garran leva le miroir noir.
— Un roi plus ancien que tous les vôtres.
Kaelen devint pâle.
— Le Roi Creux.
Garran sourit.
— Enfin quelqu’un qui connaît ses histoires.
Selon les anciennes légendes, expliqua Kaelen, le Roi Creux était une entité enfermée sous Lunaris avant la création des dynasties actuelles.
Il ne pouvait pas ouvrir lui-même les Portes Lunaires.
Il avait besoin d’un Vaeloria.
— Et mon père voulait l’utiliser, murmura Kaelen.
— Ton père voulait son pouvoir, répondit Garran. Comme tous les hommes faibles.
Elena comprit.
— Et vous ?
— Moi ?
Garran sourit.
— Je veux le libérer.
La brume noire remplit la salle.
Les loups grondèrent.
Kaelen se plaça devant Elena.
— Ouvre un passage derrière nous.
— Je ne sais pas comment !
— Le sceau t’obéit.
— Je l’ai depuis dix-huit ans, je ne sais même pas ce qu’il fait !
Garran leva la main.
Des ombres s’enroulèrent autour de Kaelen.
Il fut projeté contre un mur.
Elena cria.
Les loups attaquèrent.
La brume les repoussa.
Garran s’approcha.
— Ton sang a attendu dix-huit ans.
— Pour quoi ?
— Pour terminer le rituel commencé par tes parents.
— Ils essayaient de l’empêcher !
— Exactement.
Il saisit le médaillon.
Elena sentit une brûlure.
— Tu es la clé.
Kaelen se releva.
Ses yeux devinrent entièrement ambrés.
Ses crocs apparurent.
Une transformation commença.
Garran sourit.
— Voilà l’Alpha.
Kaelen prit sa forme de loup.
Immense.
Plus grand encore que les quatre autres.
Il bondit.
La brume explosa.
Garran recula.
Elena tomba à genoux.
Le médaillon frappa la pierre.
La lumière argentée envahit la salle.
Une voix féminine retentit.
Seris.
Pas un souvenir.
Une trace magique.
— Elena.
La jeune femme leva la tête.
— Maman ?
— La Porte n’obéit pas au sang.
— Quoi ?
— Elle obéit au consentement du Gardien.
Elena comprit soudain pourquoi personne n’avait pu l’ouvrir.
Pourquoi Garran avait besoin d’elle.
Pourquoi ses parents avaient préféré mourir.
Le pouvoir n’était pas dans son sang.
Son sang lui donnait seulement le droit de dire oui ou non.
Garran cria :
— Ouvre-la !
Elena se releva.
Le Roi Creux apparut derrière lui sous la forme d’une silhouette immense.
— Elena Vaeloria…
Sa voix résonna dans toute la salle.
— Ouvre.
Elle regarda Kaelen.
Le loup était blessé mais toujours debout.
Le lien entre eux pulsa.
Il ne lui disait pas quoi faire.
Il ne lui ordonnait rien.
Il attendait.
Comme Kaelen.
Elena sourit malgré les larmes.
— Toute ma vie, tout le monde a décidé pour moi.
Elle posa sa main sur la pierre centrale.
La Porte s’illumina.
Garran sourit.
— Oui.
Elena murmura :
— Alors voici mon premier choix.
La lumière devint aveuglante.
— Non.
La Porte se referma.
La brume noire hurla.
Le Roi Creux fut aspiré en arrière.
Garran cria.
Les ombres se désagrégèrent.
Puis le silence.
Elena tomba.
Kaelen reprit forme humaine et la rattrapa.
Elle ouvrit les yeux.
— J’ai réussi ?
— Oui.
— Vous avez l’air terrible.
Kaelen rit malgré lui.
— Merci.
Elle posa une main sur sa joue.
Puis remarqua quelque chose.
Son médaillon avait changé.
Le fer noir était devenu argent.
Et une nouvelle rune brillait au centre.
Kaelen la regarda.
— Qu’est-ce que cela signifie ?
Une voix répondit derrière eux.
— Que la maison Vaeloria a reconnu sa Gardienne.
Morcant apparut à l’entrée.
Elena se tendit.
Il leva les mains.
— Je viens sans armes.
Kaelen se plaça immédiatement entre eux.
Morcant soupira.
— Je suppose que je mérite ça.
Elena le fixa.
— Vous avez sauvé ma vie.
— Oui.
— Mais vous m’avez aussi utilisée comme test dans la forêt.
— Oui.
— Vous êtes vraiment très mauvais pour gagner la confiance des gens.
— On me l’a déjà dit.
Elena regarda la salle.
— Mon père de sang est mort à cause du père de Kaelen.
Morcant baissa les yeux.
— Oui.
Kaelen resta silencieux.
Elena se tourna vers lui.
Il paraissait détruit.
— Je suis désolé.
— Ce n’est pas vous qui l’avez fait.
— Mon père—
— Était votre père. Pas vous.
Kaelen leva les yeux.
Elena poursuivit :
— Je refuse de porter les crimes des autres. Je ne vais pas vous demander de porter les siens.
Quelque chose passa dans son regard.
Pas le lien.
Pas la magie.
Simplement du soulagement.
Mais Morcant n’avait pas terminé.
— Il reste un problème.
Elena soupira.
— Bien sûr.
— Garran n’était qu’un serviteur.
— De qui ?
Morcant regarda la Porte fermée.
— Du véritable héritier du Roi Creux.
Et cette personne se trouvait déjà à Lunaris.
PARTIE 5 — LA REINE QUI REFUSA D’ÊTRE POSSÉDÉE PAR LE DESTIN
Ils rentrèrent à Arghel trois jours plus tard.
La cité était en état d’alerte.
Le Conseil s’était réuni sans Kaelen.
Et un homme avait pris temporairement le contrôle du palais.
Le duc Theron.
Cousin de Kaelen.
Morcant le reconnut immédiatement comme le dernier allié du Roi Creux.
Theron avait attendu la disparition de Kaelen pour agir.
Il prétendait que le roi avait été ensorcelé par une étrangère.
Qu’Elena était une imposture.
Qu’elle cherchait à prendre le trône grâce à un faux lien d’âme sœur.
Lorsque Kaelen entra dans la grande salle, accompagné d’Elena et de quatre loups blancs, tout le monde se tut.
Theron sourit.
— Cousin.
Kaelen ne répondit pas.
— Tu aurais dû rester dans la forêt.
Elena s’arrêta.
— C’était donc vous.
Theron la regarda.
— Quoi ?
— Garran.
Le sourire disparut à peine.
Cela suffit.
Kaelen descendit les marches.
— Tu as servi le Roi Creux.
Theron éclata de rire.
— Et tu as amené une Vaeloria dans le palais. Nous faisons tous des erreurs.
Les membres du Conseil murmuraient.
Personne ne savait quoi croire.
Alors Elena fit quelque chose que personne n’attendait.
Elle retira son médaillon.
Le posa au centre de la table.
— Je ne demande à personne de me croire.
Theron sourit.
— Sage décision.
— Je demande simplement que les archives Vaeloria soient ouvertes.
Le sourire disparut.
Morcant comprit.
— La grande Porte du palais.
Elena acquiesça.
Sous le château d’Arghel existait une dernière Porte Lunaire.
Fermée depuis dix-huit ans.
Derrière se trouvaient les archives communes des deux dynasties.
Kaelen regarda le Conseil.
— Nous allons l’ouvrir devant tous.
Theron tenta de s’y opposer.
Ce fut sa première erreur.
Le Conseil suivit.
Dans les cryptes, Elena posa sa main sur la Porte.
— J’autorise l’ouverture.
Les pierres s’écartèrent.
À l’intérieur se trouvaient des milliers de rouleaux.
Et surtout, un cristal de mémoire.
Il révéla la vérité.
Le roi Alaric avait bien tenté d’utiliser le Roi Creux.
Mais après l’incendie, il avait compris son erreur.
Il avait passé le reste de sa vie à réparer les dégâts.
Avant de mourir, il avait laissé un testament.
« Mon fils Kaelen ne doit jamais connaître la faute de son père avant d’être assez âgé pour décider lui-même quel homme il souhaite devenir. »
Kaelen ferma les yeux.
Puis apparut un deuxième souvenir.
Theron.
Plus jeune.
Parlant avec Garran.
Promettant de rouvrir les Portes.
La salle explosa de murmures.
Theron recula.
— Faux !
Mais personne ne le croyait plus.
Il tenta de fuir.
Les gardes l’arrêtèrent.
Kaelen ne demanda pas son exécution.
Il demanda un procès.
Public.
Elena le remarqua.
Plus tard, elle lui demanda pourquoi.
— Parce que mon père a cru que le pouvoir lui permettait de décider seul.
Kaelen regarda les lumières de la cité.
— J’aimerais éviter de lui ressembler sur ce point.
Le procès dura deux semaines.
Theron fut reconnu coupable de trahison et de plusieurs tentatives de meurtre.
Garran avait survécu à la destruction de la Porte, mais avait été retrouvé sans pouvoir, incapable de fuir.
Il fut jugé également.
Morcant renonça à son poste de chancelier.
— Pourquoi ? demanda Elena.
— Parce que j’ai décidé trop souvent à ta place.
— Vous pourriez simplement arrêter de le faire.
Morcant eut un petit rire.
— Voilà pourquoi tu es plus dangereuse que tes parents.
— Je prends ça comme un compliment.
— C’en était un.
La plus grande question restait pourtant celle de la maison Vaeloria.
Elena était l’unique héritière connue.
Selon les anciennes lois, elle pouvait réclamer la moitié de l’autorité de Lunaris.
Certains conseillers proposèrent immédiatement un mariage avec Kaelen.
— Pratique, dit Elena.
Kaelen grimaça.
— Très romantique.
— Absolument irrésistible.
Pendant plusieurs jours, les rumeurs se multiplièrent.
« Le roi Alpha épousera sa compagne. »
« Les deux lignées seront réunies. »
« Elena deviendra reine. »
Mais personne ne lui avait demandé ce qu’elle voulait.
Alors, lors de l’assemblée publique, Elena monta devant le Conseil.
Kaelen se trouvait derrière elle.
Pas à côté.
Il avait insisté.
— C’est ton discours.
Elle avait souri.
— Vous apprenez vite.
Devant des centaines de personnes, Elena parla.
— Je suis Elena Vaeloria.
Elle s’arrêta.
Ces mots lui semblaient encore étranges.
— Mais je suis aussi la fille que Mara a élevée. Celle qui a vécu dans un village sans connaître son nom. Celle que plusieurs hommes ont essayé d’utiliser parce qu’ils pensaient que mon sang leur donnait des droits sur moi.
Silence.
— La maison Vaeloria gardait les Portes Lunaires. Je reprendrai cette responsabilité.
Des murmures.
— Mais je ne réclamerai aucun trône.
Kaelen releva légèrement la tête.
— Je ne veux pas gouverner parce que je suis née avec le bon nom.
Elle regarda le Conseil.
— Je veux que le rôle de Gardien soit séparé du pouvoir royal. Les Portes n’appartiendront plus à une dynastie.
Cette proposition bouleversa des siècles de tradition.
Certains protestèrent.
Elena les laissa parler.
Puis posa une question simple :
— Que préférez-vous ? Une tradition qui peut sauver un royaume… ou une tradition qui peut permettre à un seul homme de l’ouvrir au Roi Creux ?
Personne ne répondit.
La réforme fut adoptée deux mois plus tard.
La maison Vaeloria devint l’ordre des Gardiens Lunaires.
Ouvert à ceux capables de protéger les Portes.
Pas seulement à ceux portant un certain sang.
Elena resta la première Gardienne.
Quant à Kaelen…
Il attendit.
Cela la surprit presque davantage que tout le reste.
Le lien entre eux était toujours là.
Fort.
Chaud.
Parfois si puissant qu’Elena savait lorsqu’il entrait dans une pièce avant même de le voir.
Mais Kaelen ne lui demanda jamais de devenir sa compagne officielle.
Pas tout de suite.
Un soir, six mois après leur rencontre, ils retournèrent dans la clairière.
Le même endroit.
La même lune.
La peau rouge n’était plus là.
Les quatre loups blancs les accompagnèrent.
Puis s’éloignèrent.
Elena s’assit sur la mousse.
— Pourquoi m’avez-vous amenée ici ?
Kaelen resta debout.
Nerveux.
Elle le remarqua immédiatement.
— Vous êtes roi Alpha et vous avez peur de me parler ?
— Terriblement.
Elle sourit.
— Ça devient intéressant.
Kaelen s’assit à côté d’elle.
— La première nuit, j’ai dit que tu étais ma compagne.
— Je m’en souviens. C’était subtil.
— Non.
— Pas vraiment.
Il sourit.
Puis redevint sérieux.
— Le lien existe.
— Oui.
— Mais je ne veux pas qu’il décide à notre place.
Elena le regarda.
— Moi non plus.
— Alors je veux te poser une question comme si ce lien n’existait pas.
Elle attendit.
Kaelen inspira.
— Est-ce que tu voudrais essayer de construire quelque chose avec moi ?
Elena leva un sourcil.
— « Quelque chose » ?
— Je suis meilleur contre les monstres anciens que dans ce genre de conversation.
Elle rit.
Puis se calma.
— Vous voulez savoir si je vous choisirais sans le lien.
— Oui.
Elena regarda la lune.
Elle pensa à la première nuit.
À sa peur.
À son médaillon.
À la façon dont Kaelen avait reculé lorsqu’elle lui avait dit de ne pas le toucher.
À la manière dont il avait attendu chaque fois qu’elle devait décider.
Puis elle tourna la tête.
— Oui.
Kaelen ne bougea pas.
— Oui ?
— Oui.
— C’est tout ?
— Vous voulez que je chante ?
Il éclata de rire.
Elena prit sa main.
— Je vous choisirais même si les loups n’avaient jamais décidé de se coucher devant moi.
— Ils ne l’ont pas décidé.
— Quoi ?
Kaelen sourit.
— Ils t’ont reconnue.
Elena le regarda.
— Ce n’est pas la même chose.
Elle serra ses doigts.
— Moi, je vous choisis.
Deux ans plus tard, ils se marièrent.
Pas parce que le Conseil l’exigeait.
Pas parce que le lien l’avait prédit.
Parce qu’ils le voulurent.
Elena refusa le titre de reine consort pendant plusieurs mois.
Finalement, elle accepta une formule différente.
Reine-Gardienne.
À une condition.
Que les droits des Gardiens restent indépendants de ceux du roi.
Kaelen accepta avant même qu’elle termine sa phrase.
Morcant déclara que leur mariage ressemblait davantage à un traité commercial.
Elena répondit que c’était probablement pour cela qu’il durerait.
Des années passèrent.
Les Portes Lunaires furent étudiées.
Certaines restèrent fermées.
D’autres furent transformées en sanctuaires.
La légende du Roi Creux ne disparut jamais complètement.
Mais son nom ne fut plus utilisé pour effrayer les enfants.
On leur apprenait plutôt comment il avait presque été libéré.
Et surtout pourquoi.
Parce que trop de personnes avaient cru que le pouvoir était une chose que l’on possédait.
Elena retourna souvent sur la tombe de Mara.
Elle y posa un jour son ancien médaillon.
Kaelen la regarda.
— Tu le laisses ?
— Oui.
— C’est le sceau de ta maison.
Elena sourit.
— Ma maison n’est pas un morceau de fer.
Elle posa une main sur la pierre.
— Elle m’a gardée en vie assez longtemps pour que je puisse choisir qui je voulais devenir.
Kaelen regarda la tombe.
— Tu lui en veux encore ?
Elena réfléchit.
— Un peu.
— Pour les mensonges ?
— Oui.
Puis elle sourit tristement.
— Mais je comprends maintenant pourquoi elle avait peur.
Elle se releva.
Au loin, les loups blancs apparaissaient entre les pins.
Le plus grand s’approcha.
Le même qui avait reniflé son visage la nuit où tout avait commencé.
Elena posa une main sur sa tête.
Ses yeux ambrés se fermèrent.
— Tu sais, murmura Kaelen, la première fois qu’il t’a vue, il a immédiatement compris.
— Que j’étais Vaeloria ?
— Non.
— Alors quoi ?
Kaelen sourit.
— Que tu allais me compliquer la vie.
Elena lui donna un léger coup d’épaule.
— Animal intelligent.
Ils reprirent le chemin du palais.
La pleine lune éclairait la forêt.
Et pendant quelques secondes, Elena pensa à la jeune fille qu’elle avait été.
Allongée pieds nus sur une fourrure rouge.
Effrayée.
Sans savoir son nom.
Sans savoir qui l’avait trahie.
Sans savoir pourquoi quatre loups la regardaient.
À l’époque, elle avait cru que sa vie venait de lui être volée.
En réalité, cette nuit-là lui avait rendu quelque chose.
Pas une couronne.
Pas un royaume.
Même pas un amour écrit d’avance.
La possibilité de choisir.
Son nom.
Sa place.
Son devoir.
Et l’homme qu’elle aimait.
Voilà pourquoi, lorsque les conteurs de Lunaris racontaient plus tard que le Roi Alpha avait reconnu sa compagne sous la pleine lune, Elena les corrigeait toujours.
— Non.
Ils demandaient :
— Alors que s’est-il réellement passé ?
Elle souriait.
— Il m’a reconnue.
Puis elle prenait la main de Kaelen.
— Mais nous nous sommes choisis après.
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Et pour elle, toute la différence du monde tenait dans ces quelques mots.
FIN.