ILS SE MOQUAIENT DE L’ORPHELINE DANS L’ARÈNE — PUIS SON CORBEAU DE BOIS RÉVEILLA UN POUVOIR INTERDIT

ILS SE MOQUAIENT DE L’ORPHELINE DANS L’ARÈNE — PUIS SON CORBEAU DE BOIS RÉVEILLA UN POUVOIR INTERDIT
PARTIE 1 — LA FILLETTE QUE TOUT LE MONDE VOULAIT OUBLIER
Le rire de trente mille personnes peut ressembler à un orage.
Aria le découvrit lorsqu’elle entra seule dans l’arène.
Elle n’avait que dix ans.
Ses pieds nus s’enfonçaient légèrement dans le sable brûlant. Sa tunique beige était trop grande pour elle, déchirée au niveau d’une manche et serrée à la taille par une simple corde.
Vue depuis les gradins, elle semblait minuscule.
Presque ridicule.
Au-dessus d’elle, le soleil frappait les pierres blanches du grand colisée de Valdora. Les tribunes montaient si haut qu’Aria devait lever complètement la tête pour apercevoir leur sommet.
Des milliers de citoyens avaient payé pour assister au Jugement du Soleil.
Une ancienne cérémonie devenue, sous le règne de l’Archonte Valerius, un spectacle public.
Des voleurs, des rebelles ou simplement des personnes tombées en disgrâce y étaient humiliés devant la capitale.
Mais ce jour-là, le condamné n’était ni un criminel ni un soldat.
C’était une enfant.
— Regardez ce vaurien venu de nulle part !
Les rires éclatèrent.
Aria ne bougea pas.
Sur la grande tribune de marbre, Valerius souriait.
Il avait quarante-cinq ans, les cheveux noirs soigneusement tirés en arrière et une robe de velours bordeaux brodée d’or. Une lourde chaîne symbolisant son pouvoir reposait sur ses épaules.
Douze ans auparavant, il avait été général.
Dix ans auparavant, il avait été nommé protecteur de Valdora.
Depuis huit ans, plus personne n’osait l’appeler autrement que « Monseigneur Archonte ».
Il se pencha légèrement au-dessus de la balustrade.
— C’est donc elle ?
Un magistrat inclina la tête.
— Oui, Monseigneur.
— La petite voleuse ?
Le magistrat hésita.
— Elle n’a rien volé.
Le sourire de Valerius disparut à peine.
— Alors pourquoi est-elle ici ?
Le magistrat abaissa la voix.
— Parce qu’on a trouvé ceci dans sa chambre.
Il tendit un morceau de parchemin.
Un dessin y représentait un oiseau noir aux ailes déployées.
Valerius regarda le symbole.
Son visage ne changea presque pas.
Mais sa main se resserra autour du parchemin.
— Et elle possède encore l’objet ?
— Oui.
Valerius se leva lentement.
— Parfait.
Dans l’arène, Aria sentit quelque chose contre sa paume.
Un petit corbeau sculpté dans du bois sombre.
Sa mère adoptive, Maela, le lui avait donné avant de mourir.
Aria avait alors quatre ans.
Elle ne se souvenait presque plus de son visage.
Seulement de ses yeux gris.
Et de sa dernière phrase.
« Si un jour ils te disent que tu ne comptes pas, serre le corbeau dans ta main. »
Pendant six ans, Aria avait pensé qu’il ne s’agissait que d’un jouet.
Il n’avait jamais brillé.
Jamais parlé.
Jamais bougé.
Il ne valait probablement rien.
Et pourtant Maela l’avait protégé jusqu’à son dernier souffle.
Deux jours plus tôt, les soldats de Valerius avaient fouillé l’orphelinat où Aria vivait.
Ils avaient trouvé le corbeau.
Le capitaine avait aussitôt cessé de sourire.
Il avait ordonné qu’Aria soit conduite au palais.
Personne ne lui avait expliqué pourquoi.
Puis, le matin même, on l’avait jetée dans l’arène.
Un autre rire monta des tribunes.
Aria leva les yeux.
— Elle ne pleure même pas !
— Faites-la danser !
— Qu’on voie ce qu’elle sait faire !
Aria sentit la peur lui serrer la gorge.
Mais elle ne pleura pas.
Elle avait appris très jeune que certaines personnes se réjouissaient de vos larmes.
Alors elle fit ce que Maela lui avait toujours demandé.
Elle resta debout.
Valerius leva une main.
Le silence se fit progressivement.
— Petite, cria-t-il depuis le balcon, on m’a dit que tu te nommais Aria.
Elle ne répondit pas.
— Tu ne sais pas parler ?
Quelques rires.
Aria leva le visage.
— Je sais.
Valerius sourit.
— Voilà qui est mieux. Montre-nous ce que tu caches.
Aria comprit immédiatement.
Le corbeau.
Sa main se referma davantage.
— Non.
Le public réagit par un murmure surpris.
Valerius inclina la tête.
— Tu viens de me dire non ?
Aria regarda les milliers de personnes autour d’elle.
Puis le souverain.
— Oui.
Le sourire de Valerius se crispa.
— Ici, personne ne refuse un ordre de l’Archonte.
Aria pensa à Maela.
À la chambre froide de l’orphelinat.
Aux enfants qu’on appelait par des numéros lorsqu’on oubliait leur nom.
Puis elle ouvrit lentement la main.
Le petit corbeau de bois apparut dans sa paume.
Les spectateurs éclatèrent de rire.
Même certains soldats sourirent.
Valerius, lui, ne riait plus.
Aria le vit.
Et comprit qu’elle tenait quelque chose qu’il connaissait.
— Ce n’est qu’un morceau de bois ! cria un homme.
Aria baissa les yeux vers le corbeau.
— Je ne suis pas invisible.
À cet instant, quelque chose changea.
Une ligne bleue apparut sur l’aile sculptée.
Puis une seconde.
Puis dix.
Des signes lumineux parcoururent soudain toute la figurine.
La foule se tut.
Aria sursauta.
Le bois vibrait dans sa main.
Un bourdonnement grave monta du sol.
Valerius recula.
— Non…
Le petit corbeau brilla d’un cyan presque blanc.
Puis une colonne gigantesque de lumière bleue jaillit vers le ciel.
Le faisceau traversa l’arène.
Des oiseaux s’envolèrent au-dessus du colisée.
Les gradins tremblèrent.
Le sable se souleva autour d’Aria en cercle parfait.
Valerius s’agrippa à la balustrade.
— Quelle est cette magie ?
Aria ne savait pas.
Elle leva les yeux.
Le monde semblait avoir disparu derrière la lumière.
Puis une douleur brûlante traversa son front.
Des symboles blancs apparurent sur sa peau.
Ses yeux s’illuminèrent.
Pendant une fraction de seconde, elle vit quelque chose qui n’était pas l’arène.
Une tour noire sous un ciel d’orage.
Une femme aux longs cheveux argentés tenant un bébé.
Un homme vêtu d’une armure sombre criant :
« Fuyez ! »
Puis du feu.
Aria revint brutalement à elle.
Elle regarda Valerius.
Quelque chose au fond d’elle venait de s’éveiller.
Pas une voix.
Pas un souvenir complet.
Une certitude.
Cet homme savait qui elle était.
Elle serra le corbeau.
— Mon heure est venue.
Le sol trembla une seconde fois.
Puis la lumière s’éteignit.
Un silence absolu tomba sur le colisée.
Valerius regardait Aria comme on regarde un fantôme revenu réclamer une dette.
Il se tourna brusquement vers son capitaine.
— Fermez toutes les portes.
— Monseigneur ?
— Personne ne sort de cette arène.
Aria sentit son cœur accélérer.
Et pour la première fois, elle comprit que ce spectacle n’avait jamais été organisé pour l’humilier.
Valerius avait voulu vérifier quelque chose.
Et maintenant qu’il avait obtenu sa réponse, il voulait s’assurer que personne d’autre ne la comprenne.
PARTIE 2 — LE NOM QUE VALERIUS AVAIT INTERDIT
Les soldats encerclèrent l’arène.
Dans les gradins, la confusion se transforma rapidement en panique.
— Pourquoi ferme-t-on les portes ?
— Qu’avons-nous vu ?
— C’était de la magie ancienne !
Valerius ordonna que l’on fasse descendre Aria dans les souterrains.
Quatre gardes s’approchèrent.
Mais aucun n’osa la toucher.
Les marques blanches avaient disparu de son front.
Ses yeux avaient retrouvé leur couleur normale.
Pourtant chacun avait vu ce qui venait de se produire.
Aria marcha d’elle-même.
Elle fut conduite dans une chambre étroite sous le colisée.
Une table.
Deux chaises.
Une lampe.
Valerius entra seul.
Il ferma la porte derrière lui.
Aria était assise.
Le corbeau reposait devant elle.
Valerius s’approcha.
— Qui te l’a donné ?
— Pourquoi ?
— Réponds.
— Une femme appelée Maela.
Valerius devint immobile.
— Maela ?
Aria observa son visage.
— Vous la connaissiez.
— Non.
— Vous mentez.
Il frappa la table.
Aria sursauta mais ne baissa pas les yeux.
— Où est-elle ?
— Morte.
Un très léger soulagement passa dans le regard de Valerius.
Aria le vit.
Et quelque chose se glaça en elle.
— Vous êtes content.
— De quoi ?
— Qu’elle soit morte.
Valerius sourit froidement.
— Tu imagines des choses.
Aria posa sa main sur le corbeau.
— Pourquoi avez-vous eu peur quand il s’est allumé ?
— Je n’ai peur de rien.
— Vous avez reculé.
Le souverain contourna lentement la table.
— Écoute-moi, enfant. Certaines choses ont disparu pour une raison. Certaines histoires doivent rester enterrées.
— Quelle histoire ?
Valerius la regarda droit dans les yeux.
— La tienne, peut-être.
Puis il sortit.
Aria resta seule.
À peine la porte refermée, une petite trappe s’ouvrit dans le mur.
Un visage apparut.
Une vieille femme.
Ses cheveux blancs étaient tressés derrière sa tête.
— Viens.
Aria recula.
— Qui êtes-vous ?
— Quelqu’un qui aurait dû venir te chercher il y a longtemps.
— Comment connaissez-vous Maela ?
La femme ferma les yeux un instant.
— Parce qu’elle était ma sœur.
Aria cessa de respirer.
Quelques minutes plus tard, elle se glissait dans un passage étroit.
La femme se nommait Lysandra.
Elle avait servi autrefois comme guérisseuse dans la Maison du Corbeau.
Aria n’avait jamais entendu ce nom.
Lysandra l’emmena à travers les tunnels sous l’arène.
— Il existe des passages plus anciens que Valdora elle-même, expliqua-t-elle. Ils furent construits lorsque la ville appartenait encore aux Veilleurs.
— Qui sont les Veilleurs ?
Lysandra s’arrêta.
— Les gens dont Valerius a fait disparaître jusqu’au nom.
Elles atteignirent une ancienne citerne.
Plusieurs personnes les attendaient.
Des hommes et des femmes de tous âges.
Certains portaient le même symbole du corbeau sur des amulettes dissimulées sous leurs vêtements.
Tous regardèrent Aria.
Personne ne parla.
Puis un vieil homme s’agenouilla.
Aria recula.
— Pourquoi faites-vous ça ?
— Parce que je croyais ne jamais vivre assez longtemps pour te voir revenir.
Lysandra posa une main sur son épaule.
— Aria, il y a onze ans, Valdora n’était pas gouvernée par Valerius.
— Je le sais. Il y avait un Conseil.
— Le Conseil n’était qu’une façade.
Elle fit un signe au vieil homme.
Celui-ci déroula une tapisserie cachée dans un coffre.
On y voyait une femme vêtue de noir et d’argent.
Sur son épaule était posé un corbeau.
Son visage ressemblait terriblement à celui d’Aria.
La fillette s’approcha.
— Qui est-ce ?
Lysandra répondit doucement :
— Ta mère.
Aria resta immobile.
— Non.
— Elle s’appelait Seraphine.
— Ma mère s’appelait Maela.
— Maela t’a élevée. Seraphine t’a mise au monde.
Le monde sembla vaciller.
Aria regarda le portrait.
La femme avait ses yeux.
La même forme de bouche.
Le même petit creux sous le menton.
— Pourquoi Maela ne me l’a jamais dit ?
— Parce que Valerius cherchait tous ceux qui avaient survécu à la Nuit des Cendres.
Aria sentit son ventre se nouer.
— Qu’est-ce que c’est ?
Lysandra regarda les autres.
— Le soir où il a pris le pouvoir.
Onze ans plus tôt, expliqua-t-elle, Valerius avait servi comme commandant des armées de Valdora.
Seraphine, héritière des Veilleurs, avait découvert qu’il préparait un coup d’État.
Les Veilleurs n’étaient pas des rois.
Ils étaient les gardiens d’un pouvoir très ancien appelé l’Éther Bleu.
On racontait qu’il pouvait relier certaines personnes à la mémoire du monde.
Pas lire l’avenir.
Pas contrôler les esprits.
Mais révéler ce que les pierres, les objets et parfois les lieux avaient « vu ».
Un pouvoir très dangereux pour un homme qui comptait bâtir son règne sur des mensonges.
Valerius fit accuser les Veilleurs de sorcellerie.
Leur sanctuaire fut incendié.
Seraphine disparut cette nuit-là.
Tout le monde la crut morte.
Aria serrait maintenant le corbeau si fort que ses doigts étaient blancs.
— Et mon père ?
Lysandra détourna les yeux.
— Nous ne savons pas.
— Vous mentez.
— Je ne sais pas toute la vérité.
— Mais vous en savez une partie.
Lysandra allait répondre lorsqu’un bruit métallique résonna dans le tunnel.
Tout le monde se figea.
Des soldats.
— Ils nous ont trouvés.
Un jeune homme éteignit les lampes.
La citerne plongea dans l’obscurité.
On entendit des voix.
Puis un ordre.
— Au nom de l’Archonte, personne ne bouge !
Les portes furent forcées.
Lysandra attrapa Aria.
— Cours !
Aria partit avec deux Veilleurs.
Derrière elle éclatèrent des cris.
Les soldats envahirent la chambre.
Aria entendit Lysandra hurler son nom.
Elle voulut revenir.
Le jeune homme la retint.
— Si tu retournes là-bas, tout ce qu’ils ont protégé pendant onze ans disparaît avec toi !
Aria continua.
Ils émergèrent dans un ancien égout près du fleuve.
La nuit était tombée.
Au loin, les cloches du palais sonnaient.
Puis les hérauts de Valerius commencèrent à crier dans les rues :
— Par décret de l’Archonte ! Une enfant dangereuse utilisant des arts interdits s’est évadée ! Toute personne l’aidant sera considérée comme ennemie de Valdora !
Aria regarda les lumières de la ville.
Quelques heures plus tôt, personne ne connaissait son nom.
Maintenant toute la capitale la cherchait.
Elle baissa les yeux vers le corbeau.
Une nouvelle rune venait d’apparaître sur son dos.
Et avec elle, un seul mot résonna dans son esprit.
« Aster. »
Le jeune Veilleur se retourna.
— Qu’as-tu dit ?
— Aster.
Son visage pâlit.
— Qui t’a appris ce nom ?
— Personne.
Le jeune homme fixa le corbeau.
— Alors nous avons un problème.
— Pourquoi ?
— Parce qu’Aster était ton père.
PARTIE 3 — LE CORBEAU NE CONTENAIT PAS DE MAGIE
Aria marcha toute la nuit.
Le jeune Veilleur s’appelait Neron.
Il avait vingt ans.
Il avait perdu ses parents lors de la Nuit des Cendres et vécu depuis parmi les réseaux clandestins opposés à Valerius.
Au lever du jour, ils atteignirent les ruines d’un ancien aqueduc à l’extérieur de la ville.
Aria n’avait presque pas parlé.
Puis elle demanda :
— Mon père est vivant ?
Neron resta silencieux.
— Tu connaissais son nom. Alors réponds.
— Je n’ai jamais rencontré Aster.
— Mais tu sais qui il était.
— Oui.
Neron s’assit sur une pierre.
— Il commandait la garde des Veilleurs.
— Il était soldat ?
— Plus que cela. Il était ce qu’on appelait un Porteur.
Aria fronça les sourcils.
— Un Porteur de quoi ?
Neron désigna le corbeau.
— De mémoire.
Il expliqua que les figurines comme celle d’Aria n’étaient pas des objets magiques ordinaires.
Elles ne créaient aucune énergie.
Elles servaient de clé.
Le pouvoir venait de la personne qui les utilisait.
Chaque Veilleur capable de se connecter à l’Éther possédait une affinité différente.
Certains entendaient des fragments de voix.
D’autres percevaient des événements anciens.
Seraphine avait été l’une des plus puissantes.
Aster, lui, pouvait projeter des souvenirs à travers l’espace.
— Et moi ?
Neron regarda les runes.
— Nous ne le savons pas encore.
— Pourquoi le faisceau dans l’arène ?
— Peut-être parce que tu as activé quelque chose sous le colisée.
Aria se souvint du tremblement.
— Quelque chose ?
Neron acquiesça.
— Le premier sanctuaire des Veilleurs a été construit avant le colisée. Valerius le sait.
Aria comprit.
— C’est pour cela qu’il m’a amenée dans l’arène.
— Probablement.
— Il voulait voir si je pouvais l’ouvrir.
Neron ne répondit pas.
Ce silence suffisait.
Valerius ne l’avait donc jamais prise pour une petite criminelle.
Depuis le début, il soupçonnait son identité.
Aria se leva brusquement.
— Nous devons revenir.
— À Valdora ?
— Oui.
— Toute la garde te cherche.
— Lysandra est là-bas.
Neron soupira.
— Et probablement déjà prisonnière.
— C’est justement pour ça.
Ils retournèrent vers la ville à la tombée du soir.
Grâce à un réseau de conduites abandonnées, ils atteignirent un quartier proche du palais.
La situation avait changé.
Des affiches décrivaient Aria comme « l’Enfant du Fléau ».
Valerius affirmait que sa magie menaçait la ville.
Des soldats fouillaient chaque maison.
Mais Aria remarqua autre chose.
Sur plusieurs murs, quelqu’un avait dessiné un petit corbeau.
Un symbole de résistance.
— Ils ont vu ce qui s’est passé dans l’arène, murmura Neron. Valerius ne peut plus contrôler l’histoire.
La nuit suivante, ils retrouvèrent un groupe de Veilleurs.
Lysandra était encore vivante.
Mais emprisonnée sous le palais.
Avec elle se trouvaient plusieurs survivants.
Valerius comptait les exécuter publiquement à l’aube.
Aria regarda Neron.
— Nous les libérons cette nuit.
Ils entrèrent par un tunnel datant de l’époque du vieux conseil.
À mesure qu’Aria approchait des souterrains royaux, le corbeau devenait plus chaud.
Ils descendirent plusieurs niveaux.
Puis la figurine s’illumina.
Aria s’arrêta.
Devant elle se trouvait une porte massive de pierre noire.
Un corbeau y était sculpté.
Neron pâlit.
— Impossible.
— Quoi ?
— C’est la Chambre de Mémoire.
Aria posa instinctivement la figurine contre la porte.
Un grondement résonna.
La pierre se fendit en deux.
Une lumière bleue jaillit de l’intérieur.
La salle était circulaire.
Des milliers de cristaux couvraient les murs.
Au centre flottait une sphère liquide de lumière.
Aria s’approcha.
Le corbeau quitta soudain sa main.
Il resta suspendu dans les airs.
Les runes s’activèrent.
Puis une silhouette apparut dans la sphère.
Une femme.
Seraphine.
Aria ne respira plus.
L’image parlait.
— Si tu vois ceci, ma fille, alors Maela a réussi.
Aria sentit ses jambes trembler.
— Maman…
L’image continua.
— Je ne sais pas combien d’années auront passé. Je ne sais même pas si tu te souviendras de moi. Mais il y a une chose que tu dois savoir. Valerius ne nous a pas attaqués parce qu’il craignait notre magie.
L’image changea.
On vit Valerius plus jeune entrer dans une chambre avec des officiers.
Une conversation.
Des cartes.
Des plans de guerre.
Seraphine avait enregistré la scène.
Valerius préparait une invasion d’un royaume voisin.
Il comptait provoquer une attaque factice contre Valdora puis utiliser la peur pour obtenir les pleins pouvoirs.
Les Veilleurs avaient découvert le complot.
— Il a incendié le sanctuaire pour détruire les preuves, poursuivit Seraphine. Mais surtout pour prendre la Chambre de Mémoire.
Une autre image apparut.
Un homme aux cheveux bruns entra.
Aster.
Le père d’Aria.
Il portait un bébé contre lui.
— Ma petite Aria, dit-il dans l’enregistrement, si un jour tu regardes ceci, sache que nous avons essayé de t’offrir un monde dans lequel tu n’aurais jamais à avoir peur de ce que tu es.
Aria pleurait désormais.
Aster confia l’enfant à Maela.
Puis retourna vers les combats.
L’image s’interrompit.
Aria se retourna vers Neron.
— Il est mort ?
Une voix répondit derrière eux.
— Non.
Valerius se tenait dans l’encadrement.
Des dizaines de soldats apparurent.
Aria se figea.
L’Archonte sourit.
— Ton père est vivant.
Aria sentit son cœur s’arrêter.
— Où ?
— Tu crois vraiment que je vais te le dire ?
Neron leva une lame.
Les soldats l’entourèrent.
Valerius tendit la main.
— Donne-moi le corbeau.
Aria recula.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il ouvre cette salle.
— Vous êtes venu ici avant.
— Des dizaines de fois.
— Et vous n’avez jamais pu entrer.
Le sourire de Valerius disparut.
Aria comprit.
Toute sa vie, cet homme avait cherché une clé.
Elle.
— Maela m’a cachée pour ça.
— Maela t’a volée à ton destin.
— Non. Elle m’a cachée de vous.
Valerius leva une main.
Les soldats saisirent Neron.
— Dernière fois. Donne-moi la figurine.
Aria la serra.
— Non.
Valerius sourit à nouveau.
— Alors je vais te conduire à ton père.
PARTIE 4 — L’HOMME DERRIÈRE LA PORTE NOIRE
Aria fut enfermée dans une cellule située plus bas que les prisons ordinaires.
Valerius vint la chercher avant l’aube.
Neron avait disparu.
Aria ne savait pas s’il était vivant.
Elle suivit Valerius dans des escaliers interminables.
Au dernier niveau, ils arrivèrent devant une porte noire.
Deux gardes l’ouvrirent.
Une silhouette se tenait dans l’obscurité.
Un homme maigre.
Ses cheveux bruns étaient devenus presque gris.
Ses poignets portaient les traces de longues années de chaînes.
Lorsque la lumière toucha son visage, Aria reconnut immédiatement ses yeux.
Les siens.
L’homme resta immobile.
Puis ses lèvres tremblèrent.
— Aria ?
Elle ne réussit pas à répondre.
Aster fit un pas.
— Tu es vivante.
Valerius sourit.
— Réunion touchante.
Aria se tourna vers lui.
— Vous l’avez gardé ici onze ans ?
— J’avais besoin de lui.
Aster regarda Aria.
— Ne lui donne pas le corbeau.
Valerius soupira.
— Toujours aussi dramatique.
— Papa…
Le mot sortit presque malgré elle.
Aster ferma les yeux.
Lorsque la fillette s’approcha, un garde l’empêcha de le toucher.
Valerius expliqua alors ce qu’il voulait réellement.
Sous Valdora existait un réseau beaucoup plus vaste que la Chambre de Mémoire.
Le Cœur de l’Éther.
Selon les anciens textes, il pouvait réveiller toutes les pierres mémorielles du continent.
Des siècles d’événements pouvaient être révélés.
Trahisons.
Crimes.
Serments.
Vérités cachées.
Pour Valerius, ce pouvoir serait absolu.
Il pourrait connaître tous les secrets de ses ennemis.
Mais la porte menant au Cœur exigeait deux lignées de Veilleurs.
Celle de Seraphine.
Et celle d’Aster.
— Voilà pourquoi il ne m’a jamais tué, expliqua Aster. Il attendait que tu réapparaisses.
Aria regarda Valerius.
— Et maintenant ?
— Maintenant, vous ouvrirez la porte ensemble.
— Non.
Valerius s’approcha d’Aster.
— Alors je commencerai par lui.
Aria sentit le corbeau devenir brûlant.
Aster la regarda.
— Écoute-moi. Même si je meurs, tu ne lui donnes rien.
— J’ai déjà perdu ma mère.
— Et je ne veux pas que tu perdes le monde pour moi.
Valerius fit signe aux gardes.
Ils conduisirent père et fille jusqu’à une immense cavité souterraine.
Au centre se dressait une arche de pierre couverte de runes.
Aria comprit immédiatement.
Le Cœur.
Valerius plaça Aster d’un côté.
Aria de l’autre.
— Activez-la.
Personne ne bougea.
Valerius leva son épée contre Aster.
Aria cria :
— Attendez !
Son père secoua la tête.
— Non.
Mais Aria avait compris quelque chose.
Le corbeau n’était pas une clé.
Pas seulement.
Il lui avait montré des souvenirs.
Il réagissait à elle.
Pourquoi ?
Parce que son véritable pouvoir était différent de celui de ses parents.
— D’accord, dit-elle.
Aster la fixa.
— Aria !
Elle posa la figurine contre l’arche.
La lumière jaillit.
Valerius sourit.
— Enfin.
Les runes se mirent à briller.
Toute la cavité trembla.
Puis l’arche s’ouvrit.
Derrière elle ne se trouvait pas une salle.
Mais une immense mer de lumière bleue.
Valerius avança.
— C’est à moi.
Aria ferma les yeux.
Elle pensa à l’arène.
Aux rires.
À Maela.
À Seraphine.
À Aster.
Puis elle comprit ce que Maela avait voulu lui dire.
« Si un jour ils te disent que tu ne comptes pas, serre le corbeau dans ta main. »
Parce que le pouvoir d’Aria n’était pas de consulter les souvenirs.
Il était de les rendre visibles à tous.
Ses yeux s’ouvrirent.
Des anneaux cyan apparurent dans ses pupilles.
Valerius s’arrêta.
— Qu’est-ce que tu fais ?
Aria leva la main.
— Je vous rends visible.
La lumière explosa.
Elle traversa la pierre.
Les tunnels.
Le palais.
Puis toute la ville.
Sur les murs des maisons apparurent des images.
Dans les fontaines.
Sur les façades.
Sur le marbre du Forum.
Partout à Valdora, les citoyens virent les mêmes souvenirs.
Valerius organisant la Nuit des Cendres.
Ses soldats incendiant le sanctuaire.
Ses officiers préparant la fausse attaque.
Les arrestations secrètes.
Les exécutions.
Les mensonges.
Tout.
Dans la capitale entière, le silence tomba.
Valerius regardait la lumière avec horreur.
— Arrête !
Aria ne bougea pas.
— ARRÊTE !
Il se jeta vers elle.
Aster tenta de s’interposer.
Mais avant que Valerius ne les atteigne, des soldats entrèrent dans la cavité.
Ceux de sa propre garde.
À leur tête se tenait le capitaine qui avait arrêté Aria à l’orphelinat.
Valerius cria :
— Saisissez-la !
Personne ne bougea.
— C’est un ordre !
Le capitaine retira l’emblème de l’Archonte de son armure.
Il le jeta au sol.
— Nous avons vu.
Derrière lui, d’autres soldats firent la même chose.
Valerius pâlit.
Au loin, des cloches commencèrent à sonner.
Pas celles du palais.
Toutes celles de la ville.
La population descendait dans les rues.
Valerius recula.
Pour la première fois depuis onze ans, il n’avait plus d’armée entre lui et la vérité.
PARTIE 5 — CELLE QUI REFUSA DE DEVENIR REINE
Valerius fut arrêté avant le lever du soleil.
Il exigea un procès privé.
On le lui refusa.
Il exigea que les souvenirs montrés par Aria soient déclarés faux.
Mais trop de témoins encore vivants confirmèrent ce qu’ils avaient vu.
Lysandra fut libérée.
Neron aussi.
Des anciens officiers sortirent du silence.
Des documents cachés furent retrouvés dans les archives.
Pendant onze années, Valerius avait bâti son pouvoir sur la conviction que personne ne pourrait réunir toutes les preuves.
Aria avait fait plus que cela.
Elle avait transformé toute la ville en témoin.
Le procès dura vingt-deux jours.
Aria n’assista pas à tout.
Elle resta surtout avec Aster.
Il était très faible.
Onze ans de captivité avaient abîmé son corps.
Mais chaque matin, il demandait à marcher quelques pas de plus.
Ils apprenaient à se connaître.
C’était étrange.
Aria avait rêvé toute sa vie d’avoir un père.
Elle avait imaginé quelqu’un de grand, de fort, capable de répondre à toutes ses questions.
Aster n’était pas comme ça.
Il oubliait parfois des mots.
Il avait peur des espaces fermés.
Il se réveillait la nuit en pensant être encore dans sa cellule.
Et pourtant, Aria l’aimait.
Pas parce qu’il était celui qu’elle avait imaginé.
Parce qu’il était là.
Un après-midi, elle lui demanda :
— Pourquoi Maela ne m’a jamais dit qui j’étais ?
Aster sourit tristement.
— Parce qu’elle voulait que tu aies une enfance avant d’avoir un héritage.
— Je n’ai pas vraiment eu d’enfance.
— Non.
Il baissa les yeux.
— Et ça, je ne pourrai jamais te le rendre.
Aria resta silencieuse.
Puis elle posa sa tête contre son épaule.
— Mais tu peux rester maintenant.
Aster ferma les yeux.
— Oui.
À la fin du procès, Valerius fut reconnu responsable de trahison, meurtre et usurpation.
La foule demandait sa mort.
Aria refusa de prendre part à cette décision.
Le nouveau Conseil le condamna à l’exil dans une forteresse isolée.
Lorsqu’on l’emmena, Valerius aperçut Aria.
Il s’arrêta.
— Tu crois avoir gagné ?
Elle ne répondit pas.
— Ils t’adorent aujourd’hui. Demain, ils auront peur de toi.
Aria observa les gens autour d’eux.
— Alors je leur donnerai le droit de partir.
Valerius ricana.
— Tu pourrais gouverner cette ville.
— Je ne veux pas la posséder.
— Ton sang te donne ce droit.
Aria secoua la tête.
— Mon sang ne donne de droit sur personne.
Valerius ne trouva rien à répondre.
Quelques semaines plus tard, le Conseil proposa officiellement à Aria de devenir souveraine de Valdora.
Elle avait dix ans.
Lysandra trouva l’idée absurde.
Aster encore davantage.
Mais certains citoyens affirmaient qu’en tant que fille de Seraphine, Aria était l’héritière naturelle des Veilleurs.
Une grande cérémonie fut organisée sur le Forum.
Des milliers de personnes se rassemblèrent.
Une couronne symbolique avait été posée sur une table.
Aria la regarda.
Puis regarda le corbeau de bois dans sa main.
Elle pensa au colisée.
À la première fois où elle avait senti trente mille personnes rire d’elle.
À l’instant où elle avait dit :
« Je ne suis pas invisible. »
Elle monta sur l’estrade.
— Je ne veux pas être votre reine.
Un murmure parcourut la place.
— Je ne veux pas que quelqu’un décide de votre vie simplement parce qu’il est né dans la bonne famille. Valerius pensait avoir le droit de nous faire peur. Si je prends sa place et que personne ne peut me dire non, alors nous n’aurons rien appris.
Un membre du Conseil demanda :
— Que proposes-tu ?
Aria regarda Aster.
Puis Lysandra.
Puis Neron.
— Que ceux qui gouvernent puissent être remplacés sans qu’on ait besoin de brûler un palais.
Quelques personnes rirent.
Puis applaudirent.
D’autres suivirent.
Valdora adopta une nouvelle charte.
Le pouvoir fut partagé entre un conseil élu dans les quartiers, les provinces et les anciennes guildes.
Les Veilleurs ne reçurent aucun privilège politique.
À la demande d’Aria, leur mission devint différente.
Préserver les souvenirs.
Protéger les archives.
Et surtout empêcher qu’une seule personne puisse effacer l’histoire.
La Chambre de Mémoire fut ouverte au public sous certaines règles strictes.
Pendant des années, des familles y retrouvèrent la trace de proches disparus.
Des crimes furent élucidés.
Des mensonges furent corrigés.
Mais Aria refusa toujours d’utiliser son pouvoir pour espionner les gens.
— La vérité n’est pas la même chose que l’absence d’intimité, disait-elle.
À quatorze ans, elle créa une école dans l’ancien palais de Valerius.
Les enfants pauvres y apprenaient gratuitement à lire.
À seize ans, elle quitta pour la première fois Valdora pour visiter les anciennes cités des Veilleurs.
Aster l’accompagna pendant une partie du voyage.
Il marchait désormais avec une canne.
Ils se disputaient souvent.
Sur les chemins à prendre.
Sur les heures de départ.
Sur la quantité de nourriture qu’Aria oubliait régulièrement d’emporter.
Mais chaque dispute finissait toujours par la même phrase d’Aster :
— Tu ressembles à ta mère.
Aria répondait :
— Tu dis ça quand je t’énerve.
— Justement.
Un soir, plusieurs années après la chute de Valerius, ils retournèrent dans le colisée.
Il était presque vide.
Le soleil se couchait.
Aria marcha jusqu’au centre de l’arène.
Exactement à l’endroit où elle s’était tenue à dix ans.
Aster resta quelques mètres derrière elle.
— Tu penses encore à ce jour ?
— Parfois.
Elle regarda les gradins.
— Ils me semblaient tellement grands.
— Tu étais petite.
Aria sourit.
— Je le suis encore un peu.
Elle sortit le corbeau.
Le bois avait vieilli.
Certaines rainures étaient désormais presque effacées.
Depuis plusieurs années, il ne s’allumait plus.
Aria avait d’abord cru que son pouvoir avait disparu.
Puis elle avait compris.
Elle n’en avait plus besoin.
Elle savait désormais activer l’Éther sans lui.
Le corbeau n’avait jamais été la source.
Il avait seulement été une main tendue jusqu’au moment où elle serait assez forte pour marcher seule.
Aria s’agenouilla dans le sable.
— Maela m’avait dit de le serrer quand quelqu’un me ferait croire que je ne comptais pas.
Aster s’approcha.
— C’était une femme intelligente.
— Elle savait ce qui allait arriver ?
— Pas exactement.
Il regarda les tribunes.
— Elle savait simplement que le monde essaierait parfois de te faire plus petite que tu ne l’es.
Aria resta un instant silencieuse.
Puis elle creusa légèrement le sable.
Elle y posa le petit corbeau.
Aster fronça les sourcils.
— Tu l’abandonnes ?
— Non.
Aria recouvrit doucement la figurine.
— Je le rends.
— À qui ?
Elle sourit.
— À la fille qui en avait besoin.
Ils quittèrent l’arène.
Cette nuit-là, un orage traversa Valdora.
La pluie tomba pendant plusieurs heures.
Au petit matin, un garçon chargé de nettoyer le colisée aperçut quelque chose dépassant du sable.
Il creusa.
Un petit corbeau de bois.
Il le ramassa.
Aucune rune ne brillait.
Aucune lumière ne jaillit.
Mais sur sa base, un mot était désormais gravé.
Un mot qui n’avait jamais existé auparavant.
« Souviens-toi. »
Le garçon regarda autour de lui.
Il n’y avait personne.
Puis il rangea la figurine dans sa poche.
Et quelque part, très loin sous Valdora, dans la Chambre de Mémoire, une unique lumière bleue s’alluma.
Pas comme un avertissement.
Comme une promesse.
Car les Veilleurs avaient toujours cru que l’histoire appartenait aux puissants.
Aria leur avait appris le contraire.
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L’histoire appartient à ceux qui refusent d’être effacés.
FIN.