LA BANNIE ENTRA DANS LA CHAPELLE ROYALE — PUIS TOUTES LES STATUES S’INCLINÈRENT DEVANT ELLE

LA BANNIE ENTRA DANS LA CHAPELLE ROYALE — PUIS TOUTES LES STATUES S’INCLINÈRENT DEVANT ELLE
PARTIE 1 — LA FILLE QUE LE PALAIS AVAIT EFFACÉE
Lorsque les portes de la chapelle s’ouvrirent, personne ne prononça le nom de Lyra.
On chuchota seulement :
— Elle est revenue.
Comme si son nom lui-même pouvait réveiller quelque chose que la cour avait passé des années à enterrer.
Lyra resta un instant sur le seuil.
Dix-huit ans.
Cheveux châtain sombre attachés sans soin.
Robe bleu pâle usée aux poignets.
Vieux manteau gris couvert de poussière.
Elle n’avait rien d’une princesse.
Rien d’une noble.
Rien même d’une jeune femme autorisée à marcher sur le marbre royal.
Pourtant elle entra.
Chaque pas résonna sous les voûtes.
Les courtisans s’écartèrent comme si elle portait une maladie.
Au bout de la nef, Princess Selene se tenait près de l’autel.
Vingt ans.
Robe vert émeraude brodée d’or.
Épingles d’argent dans ses cheveux noirs.
Sa beauté était aussi parfaite que son expression était froide.
Elle observa Lyra approcher.
— Tu n’aurais jamais dû revenir ici.
Lyra s’arrêta.
Six années s’étaient écoulées depuis son bannissement.
Six années depuis qu’on l’avait conduite hors du palais au milieu de la nuit.
Six années depuis que les portes de Valeria s’étaient refermées derrière elle.
Elle avait cru ne jamais revenir.
Mais trois jours plus tôt, un cavalier inconnu lui avait remis une enveloppe.
Aucun sceau.
Aucun nom.
Seulement une phrase :
« Si tu veux savoir pourquoi tu as été bannie, viens dans la chapelle royale avant le solstice. »
Alors elle était revenue.
Pas pour le roi.
Pas pour la cour.
Pas pour Selene.
Pour la vérité.
Selene descendit une marche.
— Ce lieu est réservé au sang royal. Pas aux filles rejetées.
Lyra sentit la phrase frapper exactement là où Selene le voulait.
Comme autrefois.
Mais cette fois, Lyra ne baissa pas complètement les yeux.
— Je ne suis pas revenue pour supplier.
Un bruit traversa la chapelle.
Un craquement de pierre.
Les courtisans se turent.
Une flamme vacilla.
Puis une deuxième.
Lyra tourna lentement la tête.
La statue du roi Aurelian, haute de quatre mètres, se dressait à sa gauche.
Son visage de pierre regardait d’ordinaire droit devant lui.
Cette fois…
il bougea.
Un mouvement minuscule.
La tête descendit de quelques centimètres.
Quelqu’un cria.
Puis la statue située en face bougea à son tour.
Queen Maeryn.
Sa couronne de pierre s’inclina.
Une autre.
Puis une autre.
Le long des deux côtés de la nef, les statues des anciens souverains commencèrent à courber leur tête vers Lyra.
Le bruit du marbre frottant contre le marbre résonna comme un tonnerre souterrain.
Les nobles reculèrent.
Un garde lâcha presque sa lance.
Selene devint blanche.
— Non…
Au pied de l’autel, Queen Mother Evelyne se leva brusquement.
Soixante ans.
Robe ivoire.
Visage sévère.
Pendant six ans, Lyra avait rêvé qu’un jour cette femme lui expliquerait pourquoi elle l’avait laissée partir.
Pourquoi elle n’avait pas protesté.
Pourquoi, lorsque Lyra avait été accusée de profanation, Evelyne avait simplement tourné le visage.
Aujourd’hui, la reine mère la regardait comme si elle voyait un fantôme.
— Les statues…
Sa voix trembla.
— Elles s’inclinent devant elle.
Selene recula.
— C’est impossible.
Lyra resta immobile au centre.
Toutes les statues étaient inclinées.
Vers elle.
Une lumière dorée traversa les vitraux.
Elle sentit quelque chose dans sa poitrine.
Pas de la magie.
Une mémoire.
Un lieu déjà connu.
Elle regarda l’autel.
— Alors…
Sa voix trembla.
— Elles se souviennent.
Evelyne descendit une marche.
— Sortez tous.
Les courtisans hésitèrent.
— J’ai dit sortez !
Les gardes commencèrent à évacuer la chapelle.
Selene resta.
— Je ne pars pas.
Evelyne la regarda.
— Selene.
— Elle vient d’entrer ici et les statues se prosternent !
— Je sais ce que je vois.
— Alors expliquez-moi !
Evelyne ne répondit pas.
Lyra sentit une vieille colère revenir.
— Oui.
Elle regarda la reine mère.
— Expliquez.
Evelyne ferma les yeux.
— Pas ici.
— Pourquoi ?
— Parce que certains murs écoutent.
Lyra eut presque envie de rire.
— Vous m’avez bannie à douze ans. Vous avez eu six ans pour parler.
Selene fixa Evelyne.
— Elle avait douze ans ?
La reine mère ne répondit pas.
Lyra se tourna vers elle.
— Vous ne lui avez même pas dit ?
Selene fronça les sourcils.
— Dit quoi ?
Lyra comprit.
Selene ignorait une partie de l’histoire.
Evelyne regarda autour d’elle.
Puis les statues.
— Venez.
— Où ?
— Sous la chapelle.
Selene recula.
— Il n’y a rien sous la chapelle.
Evelyne la regarda.
— Tu serais surprise de tout ce qu’on ne t’a jamais montré.
Elle approcha de l’autel.
Sous un ancien chandelier, elle appuya sur une pierre.
Un mécanisme grinça.
Une dalle glissa.
Un escalier apparut.
Lyra sentit son cœur accélérer.
— Qu’est-ce qu’il y a là-dessous ?
Evelyne répondit :
— La raison pour laquelle tu as été bannie.
L’escalier descendait profondément.
Des dizaines de marches.
L’air devint froid.
Selene suivait derrière Lyra.
Pas par confiance.
Par peur de rester seule avec ses propres questions.
Au fond se trouvait une petite salle ronde.
Sur les murs étaient gravés les noms des anciens monarques.
Au centre reposait un coffre.
Pas d’or.
Pas de pierres précieuses.
Seulement du bois noir.
Evelyne posa la main dessus.
— Avant que je l’ouvre, vous devez toutes les deux entendre quelque chose.
Selene croisa les bras.
— Nous écoutons.
Evelyne regarda Lyra.
— Tu n’as pas été bannie parce que tu as profané la chapelle.
Lyra resta immobile.
Cette accusation avait détruit sa vie.
Elle avait été trouvée près du tombeau de Queen Althea.
On avait prétendu qu’elle avait brisé le sceau d’une tombe royale.
Lyra avait juré qu’elle ne l’avait pas touché.
Personne ne l’avait crue.
— Alors pourquoi ?
Evelyne ouvrit le coffre.
À l’intérieur se trouvait une petite couverture blanche brodée de fils d’argent.
Lyra la reconnut.
Sa respiration s’arrêta.
Elle avait un morceau exactement identique.
Depuis toujours.
Cousu à l’intérieur de son manteau.
La seule chose qui lui restait de son enfance.
— Où avez-vous eu ça ?
Evelyne répondit :
— Dans la chambre de ta mère.
Selene se raidit.
Lyra murmura :
— Ma mère ?
Evelyne sortit ensuite un médaillon.
Un croissant de lune autour d’une couronne.
Le symbole de la Maison d’Astréa.
Une lignée royale disparue.
— Ta mère s’appelait Seraphine d’Astréa.
Selene recula.
— Ce n’est pas possible.
Evelyne poursuivit.
— Elle était la fille aînée de mon frère.
— Votre frère ? demanda Lyra.
— King Edric.
Lyra sentit le sol disparaître sous ses pieds.
Evelyne la regarda.
— Tu es sa petite-fille.
Selene pâlit.
— Non.
Lyra ne comprenait plus.
— Mais Selene est…
— Ma petite-fille aussi, dit Evelyne.
Silence.
Les deux jeunes femmes se regardèrent.
— Alors nous sommes…
— Cousines.
Selene secoua la tête.
— Non.
Evelyne soupira.
— Le problème n’est pas que vous êtes cousines.
Elle sortit un parchemin.
— Le problème, c’est que selon l’ancienne loi…
Elle regarda Lyra.
— Tu passes avant elle dans l’ordre de succession.
Et soudain Selene comprit pourquoi, depuis l’enfance, on lui avait appris à détester une fille dont elle ne connaissait même pas le sang.
PARTIE 2 — LE BANNISSEMENT N’AVAIT JAMAIS ÉTÉ UNE PUNITION
Selene quitta presque la pièce.
Puis s’arrêta dans l’escalier.
— Attendez.
Elle se retourna.
— Si elle passe avant moi, pourquoi ne l’avez-vous pas simplement reconnue ?
Evelyne ne répondit pas.
Selene devint plus pâle.
— Qui a décidé de la bannir ?
Long silence.
Puis Evelyne dit :
— Moi.
Lyra sentit la colère monter.
— Vous.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Pour te garder en vie.
Lyra éclata d’un rire sec.
— Vous m’avez envoyée seule au nord.
— Je t’ai envoyée chez Lord Merovan.
— Qui m’a traitée comme une servante pendant trois ans.
Evelyne ferma les yeux.
— Je ne savais pas.
— Vous n’avez jamais vérifié.
La phrase frappa.
Evelyne baissa la tête.
— Non.
Selene observait les deux femmes.
— Qu’est-ce qui s’est passé à l’époque ?
La reine mère sortit un autre document.
Douze ans plus tôt, la mère de Lyra, Seraphine, était revenue secrètement à Valeria.
Elle avait vécu des années loin de la capitale après avoir épousé un homme sans titre.
Lorsqu’elle revint, elle amenait sa fille.
Lyra.
Le roi en place, Aldren, oncle de Seraphine, était malade.
Sans héritier direct.
Selon l’ancienne charte, la descendance de Seraphine devenait prioritaire.
Mais le Conseil n’en savait presque rien.
— Pourquoi ?
— Parce que Seraphine avait renoncé à la vie de cour.
— Pas au sang, dit Lyra.
Evelyne acquiesça.
— Exactement.
Selene demanda :
— Où est-elle morte ?
Silence.
Evelyne regarda Lyra.
— Dans la Tour des Lys.
Lyra n’avait aucun souvenir de cette tour.
— Comment ?
— Officiellement, maladie.
— Et réellement ?
Evelyne serra les mains.
— Poison.
Lyra ne bougea plus.
Selene porta une main à sa bouche.
— Qui ?
Evelyne répondit :
— Je ne l’ai jamais su avec certitude.
— Vous avez quand même banni Lyra.
— Parce que le lendemain de la mort de Seraphine, quelqu’un a essayé d’entrer dans sa chambre.
— Qui ?
— Un homme portant l’uniforme de la garde royale.
— Et ?
— Il cherchait Lyra.
Lyra sentit son cœur battre plus vite.
— Alors vous avez inventé l’histoire de la profanation.
— Oui.
— Vous m’avez humiliée publiquement.
— Oui.
— Vous m’avez fait passer pour une criminelle.
Evelyne baissa les yeux.
— Oui.
Lyra s’approcha.
— Et vous appelez ça me protéger ?
— À l’époque, je pensais que si tout le monde croyait que tu étais déshonorée, personne ne te verrait comme une menace politique.
— Vous auriez pu me le dire.
— Tu avais douze ans.
— J’avais le droit de savoir pourquoi tout le monde me détestait !
Evelyne resta silencieuse.
Selene regarda Lyra.
Pour la première fois, elle semblait voir autre chose qu’une rivale.
Une enfant chassée.
Une enfant qui ne comprenait rien.
— Qui savait la vérité ? demanda Selene.
Evelyne répondit :
— Très peu de gens.
— Noms.
— Moi. Seraphine. Le roi Aldren. Father Corvin, le chapelain. Et…
Elle hésita.
— Chancellor Marrec.
Selene se figea.
Marrec.
L’homme qui gouvernait le Conseil depuis presque quinze ans.
L’homme qui avait personnellement supervisé l’éducation politique de Selene.
— Il savait ?
— Oui.
— Depuis toujours ?
— Oui.
Selene comprit.
— C’est lui qui m’a appris à la mépriser.
Lyra regarda Selene.
— Comment ?
— Quand j’avais treize ans, il m’a raconté qu’une fille bannie avait tenté de voler des reliques royales.
— Moi.
— Oui.
— Et vous l’avez cru.
Selene baissa les yeux.
— Oui.
Evelyne poursuivit :
— Marrec soutenait ton droit au trône depuis la mort d’Aldren.
— Pourquoi ?
Personne ne répondit.
Puis Lyra comprit.
— Parce qu’il contrôlait Selene.
Selene releva brutalement les yeux.
Lyra continua :
— Si j’étais reconnue, il perdait tout.
Selene fronça les sourcils.
— Je ne suis pas contrôlée.
Lyra la regarda.
— Alors pourquoi lui avez-vous toujours obéi ?
Le silence fut cruel.
Selene n’eut pas de réponse immédiate.
Elles remontèrent dans la chapelle.
Les statues étaient toujours inclinées.
Evelyne s’arrêta devant celle de Queen Althea.
— Il reste une chose que vous devez savoir.
Lyra se tourna.
— Les statues ne s’inclinent pas devant tous les descendants royaux.
Selene fronça les sourcils.
— Alors devant qui ?
— Les Gardiennes de l’Aube.
Lyra ne comprit pas.
Evelyne expliqua.
Bien avant la fondation de Valeria, la famille royale n’était pas seulement une dynastie politique.
Certaines femmes de la lignée d’Astréa étaient liées à la chapelle.
Elles pouvaient réveiller les serments enchantés laissés dans la pierre.
Pas commander les statues.
Être reconnues par elles.
— Votre mère possédait-elle ce don ? demanda Lyra.
— Seraphine, oui.
— Et moi ?
Evelyne regarda les statues inclinées.
— Apparemment.
Selene demanda :
— Qu’est-ce que cela signifie politiquement ?
Evelyne répondit :
— Beaucoup trop.
Un bruit de porte retentit.
Elles se retournèrent.
Chancellor Marrec entra.
Grand.
Cheveux gris.
Robe noire.
Trois gardes derrière lui.
Il observa les statues.
Puis Lyra.
Son visage devint presque imperceptiblement froid.
— Ainsi, les vieilles pierres se réveillent.
Evelyne s’avança.
— Tu n’étais pas invité.
— La chapelle appartient à la Couronne.
— Pas au Conseil.
Marrec regarda Lyra.
— Je vois que certaines erreurs reviennent toujours.
Lyra sentit la colère.
— Certaines erreurs ?
— Ton retour.
Selene intervint.
— Vous saviez qui elle était.
Il la regarda.
— Naturellement.
— Et vous m’avez menti.
— Je t’ai préparée à régner.
— En m’apprenant à haïr quelqu’un dont vous connaissiez le sang.
Marrec soupira.
— Selene, nous parlerons plus tard.
— Non.
Elle fit un pas.
— Maintenant.
Il l’ignora.
— Lyra, vous quitterez la capitale avant la nuit.
— Non.
— Ce n’était pas une demande.
— Alors vous pouvez vous habituer à être déçu.
Une tension traversa la salle.
Marrec sourit.
— Vous ressemblez davantage à votre mère que je ne l’espérais.
Lyra se figea.
— Vous la connaissiez bien ?
— Suffisamment.
— Suffisamment pour savoir qui l’a empoisonnée ?
Evelyne retint son souffle.
Marrec ne répondit pas.
Une demi-seconde.
Mais c’était trop tard.
Selene vit son regard.
Lyra aussi.
— Vous savez, dit Lyra.
Il sourit.
— Savoir et prouver sont deux choses différentes.
Puis il se tourna vers Evelyne.
— Le Conseil se réunit dans une heure.
— Pourquoi ?
— Pour reconnaître officiellement Selene comme héritière unique.
Selene pâlit.
— Non.
Marrec la regarda.
— Votre Altesse ?
— Je n’irai pas.
Il s’approcha.
— Vous irez.
— Vous venez de comprendre que vous ne contrôlez peut-être plus ce que je fais.
Pour la première fois, Marrec la regarda autrement.
Comme un risque.
Il se tourna vers les gardes.
— Fermez la chapelle.
Les hommes hésitèrent.
Evelyne leva le menton.
— Vous n’oserez pas enfermer la reine mère.
Marrec répondit calmement :
— Je protège le royaume d’un conflit de succession.
Lyra comprit.
Le Conseil n’était pas prévu depuis longtemps.
Marrec improvisait.
Il voulait couronner politiquement Selene avant que les statues et les documents ne deviennent publics.
Selene aussi comprit.
— Vous avez peur.
Marrec sourit.
— Des légendes ? Non.
— De perdre votre pouvoir.
Le sourire disparut.
Puis il dit :
— Vous découvrirez bientôt qu’une couronne sans alliés n’est qu’un cercle de métal.
Et il ordonna de verrouiller les portes.
Cette fois, les gardes obéirent.
Lyra se tourna vers les statues.
— Elles nous ont reconnues.
Selene corrigea :
— Elles t’ont reconnue.
Lyra regarda sa cousine.
— Alors peut-être qu’elles peuvent nous montrer une sortie.
Une statue craqua.
Les deux jeunes femmes se figèrent.
La main de Queen Althea venait de bouger.
Pas vers Lyra.
Vers un mur.
Un passage secret venait de s’ouvrir.
Selene la regarda.
— Je retire ce que j’ai dit.
Lyra eut un petit sourire.
— Elles nous écoutent peut-être aussi.
Et pour la première fois depuis le retour de Lyra, Selene sourit avec elle.
PARTIE 3 — LE JOURNAL QUE SERAPHINE AVAIT ÉCRIT AVANT DE MOURIR
Le passage débouchait derrière les anciennes cryptes.
Lyra, Selene et Evelyne avancèrent dans l’obscurité.
Au bout du tunnel se trouvait une pièce oubliée.
Sur les murs, des fresques représentaient les premières reines d’Astréa.
Au centre, un pupitre.
Dessus, un livre.
Lyra approcha.
— Qu’est-ce que c’est ?
Evelyne devint pâle.
— Le Registre des Gardiennes.
Elle ne l’avait jamais vu.
Personne vivant, selon elle, n’était censé savoir où il se trouvait.
Lyra ouvrit.
Les pages portaient des noms.
Des siècles de femmes.
Puis :
Seraphine d’Astréa.
Sous son nom :
« Gardienne reconnue par la pierre. »
Et plus bas :
Lyra.
Pas de titre.
Pas de date complète.
Seulement :
« Enfant présentée à la chapelle. Les statues ont répondu. »
Lyra sentit un frisson.
— J’étais déjà venue ici.
— Bébé, dit Evelyne.
Selene observa la page.
— Alors Marrec savait que les statues pouvaient la reconnaître.
— Oui.
— Voilà pourquoi il voulait la faire passer pour une profanatrice.
Evelyne acquiesça.
Lyra tourna les pages.
Entre deux feuilles se trouvait une lettre pliée.
L’écriture était celle de Seraphine.
« Si quelqu’un lit ceci, c’est que je n’ai pas réussi à parler au Conseil. »
Lyra sentit sa gorge se serrer.
Elle continua.
Seraphine avait découvert que Marrec manipulait depuis des années les concessions minières et les réserves royales.
Plus grave encore, il préparait un changement de charte.
Le futur souverain conserverait le titre…
mais le Conseil, contrôlé par Marrec, détiendrait réellement les finances et l’armée.
Selene murmura :
— Il ne voulait pas un souverain.
— Il voulait un symbole, répondit Lyra.
Evelyne baissa les yeux.
La lettre continuait.
« Selene est encore une enfant. Marrec l’entoure déjà de précepteurs qui lui sont loyaux. S’il m’arrive quelque chose et si Lyra disparaît, il fera de Selene une reine dépendante de lui. »
Selene ferma les yeux.
Chaque mot était une blessure.
— Elle savait.
Lyra posa une main sur son bras.
Selene ne la repoussa pas.
Plus loin, Seraphine écrivait :
« Je ne crois pas qu’Evelyne soit impliquée. Mais elle a peur du désordre plus que du mensonge. C’est une faiblesse dont Marrec saura se servir. »
Evelyne ne bougea plus.
Lyra la regarda.
— Elle avait raison.
Evelyne répondit simplement :
— Oui.
Cette honnêteté surprit Lyra.
La dernière page était plus courte.
« Si je meurs, cherchez le contrat de la Nuit d’Argent. Il prouve qui a payé le poison. »
Selene releva la tête.
— Quel contrat ?
Evelyne secoua la tête.
— Je ne sais pas.
Lyra poursuivit.
« Il est là où les morts regardent encore le soleil. »
Silence.
Selene soupira.
— Votre famille aimait vraiment les énigmes.
Lyra sourit malgré elle.
Puis elle comprit.
— Les tombeaux.
— Lesquels ?
— Ceux du jardin oriental. Ils sont alignés vers le lever du soleil.
Evelyne pâlit.
— Le tombeau d’Althea.
Ils sortirent du passage avant la réunion du Conseil.
Mais le palais était déjà agité.
Marrec avait annoncé que Lyra avait « profané la chapelle avec une magie interdite ».
Les rumeurs se répandaient.
On disait qu’elle contrôlait les statues.
Qu’elle avait ensorcelé Selene.
Qu’elle préparait un coup d’État.
Lyra rit lorsqu’elle l’apprit.
— J’étais servante il y a six ans. Maintenant je suis sorcière.
Selene répondit :
— Demain tu seras probablement un dragon.
Evelyne les regarda.
Leur complicité naissante l’inquiétait presque autant qu’elle la rassurait.
Elles atteignirent le jardin oriental.
Le tombeau de Queen Althea se trouvait sous un cyprès.
À première vue, rien.
Puis au lever du soleil, un rayon traversa une ouverture dans le mausolée.
Il frappa le visage de la statue funéraire.
Une ligne de lumière apparut sur le mur.
Lyra suivit.
Une pierre pouvait être retirée.
Derrière se trouvait une boîte métallique.
Le contrat.
Des signatures.
Des paiements.
Une commande de poison rare.
Nom du commanditaire :
Marrec de Vael.
Et en dessous…
un deuxième nom.
Evelyne cessa de respirer.
Prince Lucan.
Le père de Selene.
Selene resta figée.
— Mon père.
Lyra la regarda.
Aucune phrase ne semblait suffisante.
Selene prit le document.
— Il a participé.
Evelyne murmura :
— Peut-être.
— Son nom est là.
— Oui.
— Ne faites pas comme si—
— Je ne le défends pas.
Evelyne s’approcha.
— Mais ce document prouve un paiement. Pas nécessairement qu’il connaissait toute la finalité.
Selene éclata d’un rire douloureux.
— Voilà toujours votre problème.
— Quoi ?
— Vous attendez tellement d’être certaine que le mensonge a déjà eu le temps de gagner.
Evelyne recula.
Encore une vérité.
Puis un bruit derrière eux.
Marrec.
Seul.
Ou presque.
Deux archers sur les murs.
— Donnez-moi le contrat.
Selene serra le document.
— Vous avez tué Seraphine.
— J’ai protégé la stabilité.
Lyra sentit une rage froide.
— En empoisonnant une mère ?
Marrec la regarda.
— Votre mère allait déclencher une guerre de succession.
— Elle voulait révéler vos vols.
— Les deux ne s’excluent pas.
Selene leva le contrat.
— Et mon père ?
Marrec sourit légèrement.
— Ah.
Il avait attendu cette question.
— Lucan voulait devenir régent.
Selene pâlit.
— Régent de qui ?
— De toi.
Silence.
— Il savait que Seraphine et Lyra passaient avant sa lignée. Il a donc accepté de les écarter.
Lyra regarda Selene.
La princesse semblait sur le point de s’effondrer.
Marrec poursuivit :
— Votre père n’était pas meilleur que moi.
— Vous mentez.
— Demande à Evelyne pourquoi il est mort si soudainement deux ans après Seraphine.
Selene se tourna vers sa grand-mère.
— Quoi ?
Evelyne ferma les yeux.
— Lucan a découvert trop tard ce que Marrec voulait réellement.
— Et ?
— Il a essayé de se retirer.
— Et vous saviez ?
— Seulement après sa mort.
Selene tremblait.
Marrec sourit.
— Les familles royales sont merveilleuses. Tout le monde ment en disant que c’est pour protéger quelqu’un.
Lyra se tourna vers lui.
— Et vous, vous ne mentez jamais pour protéger.
— Non.
— Seulement pour posséder.
Son sourire disparut.
Il fit un signe.
Les archers bandèrent leur arc.
Evelyne se plaça devant les jeunes femmes.
Marrec leva une main.
— Donnez le contrat.
Lyra pensa aux statues.
À la chapelle.
Aux mots de Seraphine.
« Les morts regardent encore le soleil. »
Puis elle regarda le tombeau.
Le soleil frappait la pierre.
Elle posa la main sur la statue d’Althea.
La pierre vibra.
Marrec recula.
Le sol craqua.
Une onde sourde traversa le jardin.
Les statues funéraires, une par une, tournèrent lentement la tête.
Vers Marrec.
Les archers reculèrent.
Un soldat lâcha son arc.
Marrec devint blanc.
Lyra comprit.
La magie n’était pas une arme.
C’était une reconnaissance.
Et dans cette cour où tout le monde prétendait savoir qui méritait le pouvoir…
les morts venaient de choisir de regarder le véritable coupable.
Les gardes n’osèrent plus avancer.
Selene leva le contrat.
— Maintenant, nous allons au Conseil.
PARTIE 4 — LE CONSEIL QUI DEVAIT COURONNER SELENE SE RETOURNA CONTRE SON MAÎTRE
La grande salle du Conseil était pleine.
Marrec avait prévu de faire proclamer Selene héritière incontestée.
À la place, elle entra aux côtés de Lyra.
Les murmures explosèrent.
Evelyne les suivait.
Puis les gardes.
Marrec arriva après.
Son calme était revenu.
Presque.
— Cette réunion n’a aucune valeur si une bannie y participe.
Selene prit place.
— Alors annulez-la.
Les nobles se regardèrent.
Marrec répondit :
— Vous ne comprenez pas la situation.
— Je la comprends enfin.
Elle posa le contrat sur la table.
— Mon père a payé une partie de l’opération ayant conduit à la mort de Seraphine.
La salle explosa.
Marrec leva la voix.
— Document falsifié !
Evelyne s’avança.
— Le sceau est authentique.
— Vous n’êtes pas experte.
— Non.
Elle fit signe.
Le maître des archives entra.
Puis un ancien notaire royal.
Le document avait déjà été examiné.
Marrec comprit.
Ils avaient anticipé.
Lyra le regarda.
— Vous avez passé trop de temps à croire que Selene ferait toujours ce que vous aviez prévu.
Il se tourna vers elle.
— Et toi, tu crois qu’une poignée de statues fait de toi une reine ?
— Non.
La réponse le surprit.
Lyra s’avança.
— Je ne veux pas de votre trône aujourd’hui.
Des murmures.
Selene la regarda.
Elle-même ne savait pas que Lyra dirait cela.
— Alors pourquoi êtes-vous ici ? demanda un duc.
Lyra répondit :
— Pour que personne ne puisse être couronné sur un mensonge.
Silence.
Elle posa le journal de Seraphine sur la table.
— Ma mère a découvert que Marrec voulait transformer la monarchie en façade.
— Mensonge, répondit-il.
— Elle l’a écrit avant de mourir.
— N’importe qui peut écrire n’importe quoi.
Lyra acquiesça.
— C’est vrai.
Puis elle posa le contrat.
— Voilà pourquoi elle avait cherché des preuves.
Marrec se leva.
— Vous voulez savoir pourquoi Seraphine devait disparaître ?
Tout le monde se tut.
Il regarda Lyra.
— Parce qu’elle aurait détruit le royaume.
— En révélant vos crimes ?
— En divisant les maisons.
— Elles étaient déjà divisées.
— En retirant les privilèges qui maintenaient l’armée financée.
— Avec l’argent détourné des villages ?
Marrec serra la mâchoire.
— Vous êtes naïve.
Lyra sourit.
— On me le dit souvent.
Puis Selene prit la parole.
— Et moi ?
Marrec se tourna vers elle.
— Quoi ?
— Vous me vouliez sur le trône parce que vous pensiez que je serais obéissante.
— Je vous ai préparée.
— Non.
Elle se leva.
— Vous m’avez isolée.
Sa voix tremblait, mais elle continua.
— Vous m’avez appris que Lyra était inférieure.
— Elle était bannie.
— Par un mensonge que vous aviez contribué à créer.
— J’ai protégé votre avenir.
— Vous avez protégé le vôtre.
Cette phrase changea la salle.
Parce que Selene n’était plus une héritière défendant sa place.
Elle était une jeune femme accusant son mentor.
Marrec comprit qu’il perdait.
Alors il fit ce qu’il avait toujours fait.
Il créa une nouvelle peur.
— Très bien.
Il regarda les nobles.
— Reconnaissez Lyra.
— Faites d’elle l’héritière.
— Et demain, chaque maison qui a soutenu Selene se soulèvera.
Quelques nobles échangèrent des regards.
Le doute.
Il le vit.
— Les statues s’inclinent ? Magnifique.
— Mais les armées n’obéissent pas aux statues.
— Les provinces n’obéissent pas aux légendes.
Il regarda Lyra.
— Si vous acceptez le trône, vous aurez une guerre.
La salle devint silencieuse.
Il avait raison sur une chose.
Le royaume était fragile.
Lyra regarda Selene.
Puis Evelyne.
Puis les nobles.
Elle s’avança.
— Alors je ne demanderai pas le trône aujourd’hui.
Marrec sourit.
Il croyait gagner.
Lyra poursuivit :
— Et Selene non plus.
Son sourire disparut.
Selene se tourna vers elle.
Lyra parla plus fort.
— Nous demandons la suspension de la succession jusqu’à la fin de l’enquête.
Un duc protesta.
— Le royaume a besoin d’un héritier !
Selene répondit :
— Il a surtout besoin de savoir si ceux qui choisissent l’héritier sont libres de le faire.
Evelyne s’avança.
— J’appuie cette demande.
La salle bascula.
Marrec frappa la table.
— Vous n’avez pas l’autorité !
Une voix répondit depuis l’entrée.
— Moi, si.
Tous se retournèrent.
King Aldren.
Très vieux.
Très malade.
Mais vivant.
On disait qu’il ne quittait plus son lit.
Pourtant il entra soutenu par deux gardes.
Marrec devint livide.
— Majesté.
Aldren s’approcha lentement.
— Tu as oublié quelque chose, Marrec.
— Quoi ?
— Je ne suis pas encore mort.
Quelques nobles baissèrent la tête.
Aldren regarda Lyra.
Ses yeux se remplirent d’une émotion étrange.
— Seraphine avait les mêmes yeux.
Lyra resta immobile.
Le roi poursuivit :
— J’ai laissé Evelyne te bannir.
La reine mère ferma les yeux.
— Parce que j’avais peur.
Lyra ne parla pas.
— Et j’ai laissé Marrec renforcer le mensonge parce que j’avais peur d’une guerre.
Il regarda la salle.
— Ma peur a coûté six années à cette jeune femme.
Puis il se tourna vers Selene.
— Et vingt années à celle-ci.
Selene pâlit.
— À moi ?
— Tu as grandi en croyant que ta valeur dépendait d’une couronne.
Il regarda Marrec.
— Parce que cela l’arrangeait.
Aldren leva la main.
— Marrec de Vael, vous êtes relevé de votre charge.
Le chancelier resta immobile.
— Vous n’avez pas les votes.
Aldren sourit faiblement.
— Je n’en ai pas besoin pour vous relever de votre charge royale.
— Le Conseil me soutient.
Lyra regarda les nobles.
— Vraiment ?
Personne ne parla.
Puis un homme se leva.
Duke Renard.
— Pas après aujourd’hui.
Une femme se leva.
Puis un autre.
Marrec comprit.
Il avait passé toute sa vie à construire son pouvoir sur la peur.
La peur ne fonctionnait plus.
Les gardes avancèrent.
Cette fois, aucun ne recula.
Marrec fut arrêté.
Mais avant de partir, il regarda Lyra.
— Tu crois avoir gagné ?
— Non.
— Alors quoi ?
Lyra répondit :
— J’ai seulement arrêté de perdre sans savoir pourquoi.
Et cette phrase le frappa plus fort qu’une condamnation.
PARTIE 5 — LA BANNIE QUI REFUSA DE PRENDRE UNE COURONNE SUR UN MENSONGE
Marrec fut jugé.
Le procès dura des mois.
Les archives furent ouvertes.
Les anciens comptes examinés.
Les paiements retrouvés.
Plusieurs familles nobles découvrirent que leurs propres ancêtres avaient été manipulés.
D’autres comprirent qu’ils avaient profité du système.
Prince Lucan, le père de Selene, avait effectivement payé une partie de l’opération visant Seraphine.
Mais les lettres retrouvées plus tard montrèrent qu’il ne savait pas qu’elle serait empoisonnée.
Il croyait financer son exil.
Lorsqu’il apprit la vérité, il tenta de faire tomber Marrec.
Deux ans plus tard, il mourut dans ce qui avait été présenté comme une chute de cheval.
Le dossier fut rouvert.
Le poison retrouvé dans les archives médicales ne laissa plus beaucoup de doute.
Selene resta plusieurs jours seule lorsqu’elle l’apprit.
Lyra ne chercha pas à la consoler immédiatement.
Puis elle la trouva dans la chapelle.
Assise entre les statues.
— Je ne sais pas quoi penser de lui, dit Selene.
Lyra s’assit à côté.
— Alors ne décide pas aujourd’hui.
— Il a participé.
— Oui.
— Puis il a essayé de réparer.
— Oui.
— Comment peut-on aimer quelqu’un qui a fait quelque chose d’aussi terrible ?
Lyra réfléchit.
— Peut-être qu’aimer quelqu’un ne signifie pas excuser tout ce qu’il a fait.
Selene la regarda.
— Tu parles d’Evelyne ?
Lyra sourit légèrement.
— Peut-être.
La relation entre Lyra et la reine mère fut la plus difficile.
Evelyne avait sauvé sa vie.
Mais elle avait aussi détruit son nom.
Elle l’avait protégée.
Mais sans lui laisser le choix.
Un soir, Evelyne vint la retrouver dans les jardins.
— Je voudrais te demander pardon.
Lyra resta silencieuse.
— Je pensais que t’envoyer loin était la seule solution.
— Ce n’était peut-être pas faux.
Evelyne sembla surprise.
— Mais ?
— Vous auriez pu revenir me chercher.
Silence.
— Oui.
— Vous auriez pu m’écrire.
— Oui.
— Vous auriez pu vérifier comment je vivais.
Evelyne ferma les yeux.
— Oui.
Lyra regarda le ciel.
— C’est ça que j’ai du mal à pardonner.
— Je comprends.
— Non.
Elle se tourna.
— Je crois que vous commencez seulement à comprendre.
Evelyne acquiesça.
— C’est juste.
Elles ne s’étreignirent pas.
Pas ce soir-là.
Certaines blessures ne disparaissent pas parce que la vérité arrive.
Mais elles peuvent arrêter de pourrir dans le silence.
Aldren mourut l’hiver suivant.
Paisiblement.
Avant sa mort, il refusa de désigner directement une héritière.
— Je vous ai assez imposé de décisions, dit-il à Lyra et Selene.
Il leur laissa le royaume dans une position étrange.
Deux héritières.
Deux branches.
Une loi ancienne.
Et un peuple qui observait.
Le Conseil s’attendait à une lutte.
Elle ne vint pas.
Lyra proposa quelque chose que personne n’avait prévu.
Une régence commune temporaire.
Pas comme deux reines.
Comme deux gardiennes pendant la révision de la Charte.
Selene accepta.
Les nobles furent furieux.
Puis ils réalisèrent qu’aucune des deux ne leur demandait leur permission.
Pendant deux ans, elles gouvernèrent ensemble.
Mal.
Puis mieux.
Elles se disputèrent souvent.
Sur les impôts.
Sur l’armée.
Sur les terres.
Selene était plus rapide.
Lyra plus méfiante.
Selene comprenait la cour.
Lyra comprenait les villages.
Elles s’agaçaient.
Elles apprenaient.
Et surtout, elles commencèrent à comprendre que le problème n’avait jamais été de savoir laquelle « méritait » plus.
Le problème était un système qui avait transformé leur existence en compétition avant même qu’elles puissent choisir qui elles voulaient être.
Deux ans plus tard, une nouvelle Charte fut proposée.
Le souverain conserverait la Couronne.
Mais les finances seraient contrôlées par une assemblée plus large.
La succession ne serait plus suffisante pour gouverner immédiatement.
Chaque héritier devrait servir plusieurs années dans les provinces.
Les pouvoirs du Conseil seraient limités.
Et aucune condamnation royale ne pourrait être prononcée sans audience publique.
Cette dernière clause venait de Lyra.
Elle pensait souvent à son bannissement.
Une accusation.
Aucun procès.
Aucune voix.
Plus jamais.
Lorsque la Charte fut votée, le royaume demanda enfin :
Qui serait reine ?
Selene pouvait réclamer le titre.
Lyra aussi.
Elles entrèrent ensemble dans la chapelle.
Les statues étaient droites.
Plus inclinées.
En attente.
Selene regarda Lyra.
— Tu sais ce que je pense ?
— Jamais.
— Menteuse.
Lyra sourit.
Selene continua :
— Si je deviens reine, la moitié du royaume dira que j’ai volé ta place.
— Probablement.
— Si tu deviens reine, l’autre moitié dira que tu m’as déplacée grâce à de vieilles statues.
— Probablement aussi.
— C’est agaçant.
— Beaucoup.
Selene regarda l’autel.
— Alors faisons autrement.
Le jour suivant, devant le Conseil, Selene renonça volontairement à sa priorité secondaire.
Pas à son titre.
Pas à son influence.
À sa prétention exclusive.
Elle proposa Lyra comme première reine sous la nouvelle Charte.
Les nobles crièrent.
Lyra aussi.
— Nous n’en avons jamais parlé !
Selene sourit.
— Justement. Tu aurais trouvé dix raisons de dire non.
— J’en ai vingt.
— Alors commence.
Lyra la fixa.
Puis regarda la salle.
Elle pensa à la petite fille de douze ans qu’on avait conduite hors du palais.
À Seraphine.
À Evelyne.
À Aldren.
À Marrec.
Aux statues.
Aux années passées à croire qu’elle était « rejetée ».
Elle accepta finalement.
Mais à une condition.
Selene deviendrait Gardienne de la Charte et première conseillère de la Couronne.
— Tu veux me garder près de toi pour pouvoir m’insulter officiellement ? demanda Selene.
— Exactement.
La salle éclata de rire.
Même Evelyne.
Le couronnement eut lieu dans la même chapelle.
Lyra entra seule.
Pas parce qu’elle n’avait personne.
Parce qu’elle voulait refaire ce chemin.
Cette fois, personne ne murmura :
« Elle a été bannie. »
Les statues se dressaient de chaque côté.
Lorsqu’elle passa devant le premier roi…
sa tête s’inclina.
Puis la suivante.
Puis une autre.
Une à une.
Comme le jour de son retour.
Mais Lyra s’arrêta.
Elle regarda les statues.
— Pas aujourd’hui.
Un murmure parcourut la salle.
Selene sourit au fond.
Lyra poursuivit :
— Je vous remercie de vous souvenir de mon sang.
Puis elle posa une main sur son cœur.
— Mais aujourd’hui, je veux que le royaume se souvienne de mes choix.
Et, lentement…
les statues relevèrent la tête.
Toutes.
Droites.
Face à elle.
Comme des témoins.
Pas des maîtres.
Lyra monta les marches.
La couronne fut déposée sur sa tête.
Elle ne se sentit pas différente.
Peut-être un peu plus lourde.
C’était tout.
Des années plus tard, la chapelle devint un lieu ouvert.
Pas entièrement.
Mais assez pour que des enfants puissent venir voir les statues.
Un jour, une petite fille demanda à Lyra :
— Majesté, c’est vrai qu’elles se sont toutes inclinées devant vous ?
— Oui.
— Parce que vous étiez la vraie reine ?
Lyra réfléchit.
— Non.
La fillette fronça les sourcils.
— Alors pourquoi ?
— Parce qu’elles se souvenaient de ma famille.
— Mais elles savaient que vous seriez reine.
Lyra sourit.
— Non plus.
Elle se pencha.
— Les pierres connaissent les noms.
— Et pas l’avenir ?
— Heureusement.
La petite fille réfléchit.
— Alors comment on sait qui doit devenir reine ?
Lyra regarda Selene, plus loin dans la chapelle.
Puis Evelyne, devenue très vieille, assise près d’un vitrail.
Puis les statues.
— On ne le sait jamais parfaitement.
Elle sourit.
— C’est pour ça qu’une couronne ne devrait jamais avoir tous les pouvoirs.
La fillette sembla déçue par cette réponse trop compliquée.
— Mais votre histoire était magique.
Lyra rit.
— Oui.
Elle regarda la statue de Queen Althea.
— Mais la magie n’a fait qu’ouvrir la porte.
Puis elle pensa à tout ce qui avait suivi.
Les documents.
Les trahisons.
Les erreurs.
Les pardons incomplets.
Les décisions.
— Le reste, il a fallu le faire nous-mêmes.
Elle quitta la chapelle.
Derrière elle, les statues restèrent immobiles.
Et Lyra préférait cela.
Parce qu’elle n’avait plus besoin que les morts s’inclinent pour savoir qui elle était.
Elle n’était plus la bannie.
Ni l’héritière oubliée.
Ni la fille que la cour avait rejetée.
Elle était simplement Lyra.
Une femme à qui l’on avait volé son histoire…
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et qui, une fois la vérité retrouvée, avait refusé de laisser cette histoire décider entièrement de son avenir.
FIN.