LA PRINCESSE SE MOQUAIT DE LA JEUNE FILLE CHANGÉE EN PIERRE — PUIS LA COURONNE S’EST RALLUMÉE DEVANT TOUTE LA COUR

LA PRINCESSE SE MOQUAIT DE LA JEUNE FILLE CHANGÉE EN PIERRE — PUIS LA COURONNE S’EST RALLUMÉE DEVANT TOUTE LA COUR
PARTIE 1 — LA STATUE QUI PORTAIT UNE COURONNE
Pendant sept années, personne n’avait osé toucher la statue.
Personne, sauf la princesse Aurelia.
Ce matin-là, la grande salle du trône de Valoria baignait dans une lumière presque irréelle. Les rayons du soleil traversaient les hautes fenêtres gothiques, frappaient les marches de marbre blanc et illuminaient les milliers de roses disposées pour la cérémonie du Solstice.
Au sommet de l’escalier reposait le trône d’or.
Le roi Aldren y était assis.
Vieux, fatigué, la barbe devenue presque entièrement blanche.
À sa droite se tenaient les membres du Conseil.
À sa gauche, les officiers de la garde.
Et au centre de la nef, exactement devant les marches royales, se trouvait celle dont personne n’aimait parler.
Une jeune femme changée en pierre.
Elle semblait avoir environ dix-neuf ans.
Son visage pétrifié conservait une étrange douceur.
Ses mains étaient jointes devant elle.
Une robe de pierre descendait jusqu’au socle.
Mais ce qui attirait tous les regards était la couronne posée sur sa tête.
Une couronne d’or sertie de sept saphirs.
La Couronne d’Asteria.
L’objet le plus ancien du royaume.
Selon la tradition, aucun souverain de Valoria n’était réellement reconnu avant que cette couronne accepte de briller pour lui.
Or, depuis sept ans, elle n’avait plus produit la moindre lumière.
Et personne n’avait réussi à la retirer de la tête de la statue.
La princesse Aurelia descendit les marches.
Elle avait dix-neuf ans.
Ses cheveux bruns étaient retenus par un diadème d’argent, et sa robe blanche brodée de fil métallique scintillait à chacun de ses pas.
Dans trois jours, elle devait être officiellement proclamée héritière.
À cette occasion, le Conseil avait demandé que la statue soit déplacée dans les cryptes.
Aurelia avait insisté pour assister elle-même à l’opération.
Un courtisan murmura derrière elle :
— Elle n’a pas de sang royal.
Aurelia entendit.
Un sourire satisfait apparut sur son visage.
Elle posa une main sur l’épaule froide de la statue.
Puis se pencha vers son oreille de pierre.
— Tu as toujours été choisie en premier… plus maintenant.
Le roi Aldren se raidit sur son trône.
— Aurelia.
Sa fille se redressa.
— Père ?
— Cela suffit.
Elle haussa légèrement les épaules.
— Pourquoi ? Elle ne peut plus m’entendre.
Personne ne répondit.
La jeune femme changée en pierre s’appelait Elara.
Sept ans auparavant, elle n’était qu’une fille recueillie par les religieuses de la cathédrale.
Sans titre.
Sans fortune.
Sans famille connue.
Pourtant, dès son arrivée au palais, quelque chose d’étrange s’était produit.
Les chevaux royaux se calmaient lorsqu’elle les approchait.
Les vieilles cloches de la chapelle sonnaient parfois seules lorsqu’elle entrait.
Et surtout, un petit oiseau aux plumes multicolores venait régulièrement se poser près d’elle.
On appelait ces créatures des Aurélys.
Elles étaient presque disparues.
Les anciennes chroniques racontaient qu’elles n’apparaissaient qu’en présence d’un membre de la véritable lignée fondatrice.
Mais personne ne prenait plus ces histoires au sérieux.
Sauf peut-être Aurelia.
Depuis l’enfance, la princesse avait vu Elara recevoir des regards qu’elle estimait lui appartenir.
Un sourire du roi.
L’attention des prêtres.
La curiosité des ambassadeurs.
Même les vieux serviteurs murmuraient qu’Elara ressemblait étrangement aux portraits des premières reines.
Puis vint le jour du couronnement d’Aurelia comme princesse héritière, sept ans plus tôt.
Elle n’avait que douze ans.
Elara aussi.
La Couronne d’Asteria avait été sortie de son coffre.
Par jeu, ou peut-être par provocation, un vieux prêtre avait demandé aux deux filles de s’approcher.
La couronne ne réagit pas à Aurelia.
Mais lorsque Elara passa devant elle, les sept saphirs s’illuminèrent.
Le palais entier en avait parlé.
Trois jours plus tard, Elara fut accusée d’avoir utilisé une magie interdite pour tromper la couronne.
Lors du procès, quelque chose se produisit.
Personne n’avait jamais compris quoi.
La jeune fille cria.
Une lumière dorée remplit la cathédrale.
Et lorsque tout redevint visible…
Elara était devenue pierre.
Depuis, elle était restée là.
Muette.
Immobile.
Avec la couronne impossible à enlever.
Aurelia passa lentement un doigt sur l’un des saphirs.
— Dans trois jours, cette couronne sera enfin retirée.
Le roi baissa les yeux.
— Nous n’en savons rien.
— Le Conseil trouvera un moyen.
— La Couronne d’Asteria ne se force pas.
Aurelia se retourna.
— Alors peut-être faudrait-il arrêter de traiter un morceau de métal comme s’il décidait du destin du royaume.
Un craquement retentit.
Petit.
Sec.
Tout le monde se tut.
Aurelia regarda la statue.
Une fissure venait d’apparaître sur la joue d’Elara.
Elle recula.
— Qu’est-ce que…
Une deuxième fissure parcourut son cou.
Puis une troisième.
Sous la pierre, une lumière dorée pulsa.
Les gardes dégainèrent leurs épées.
Le roi se leva.
— Reculez !
Aurelia fit un pas en arrière.
Ses yeux ne quittaient plus Elara.
Le marbre craquait lentement.
Pas comme une statue qui se brise.
Comme une coquille qui s’ouvre.
Puis un battement d’ailes traversa la nef.
Tous levèrent les yeux.
Une petite créature descendait depuis les hautes voûtes.
Rouge.
Bleue.
Verte.
Or.
Un Aurélys.
Le premier observé à Valoria depuis sept ans.
L’oiseau effectua un cercle au-dessus du trône.
Le roi murmura :
— Regardez le ciel…
Puis il descendit.
Et se posa directement sur la couronne d’Elara.
Le saphir central s’enflamma.
Une lumière dorée explosa dans toute la salle.
Les courtisans crièrent.
Les gardes reculèrent.
Aurelia porta une main à sa bouche.
— La couronne ne l’a pas rejetée…
Sous la pierre, quelque chose bougea.
Un doigt.
À peine.
Mais le roi le vit.
Et un homme, debout derrière les membres du Conseil, le vit également.
Le duc Severin.
Premier ministre de Valoria.
L’homme le plus puissant du royaume après le roi.
Son visage ne montra aucune surprise.
Seulement de la peur.
Il se retourna immédiatement vers un capitaine.
— Fermez les portes.
Le capitaine hésita.
— Monseigneur ?
Severin baissa la voix.
— Personne ne quitte cette salle.
Car contrairement aux autres, il savait exactement ce qui était en train de se produire.
Elara ne revenait pas simplement à la vie.
Elle revenait avec un secret que certains hommes avaient tué pour enterrer.
PARTIE 2 — LE NOM EFFACÉ DES ARCHIVES
Les portes de la cathédrale furent fermées.
Officiellement, le Conseil voulait protéger la famille royale.
En réalité, personne ne savait de qui.
La lumière de la couronne diminua.
L’Aurélys resta perché sur l’or.
Puis une nouvelle fissure descendit le long du bras d’Elara.
Le roi Aldren quitta son trône.
— Faites venir frère Lucien.
Severin intervint immédiatement.
— Majesté, le vieux prêtre est malade.
— Je n’ai pas demandé son état de santé.
Le duc s’inclina.
— Bien sûr.
Aurelia observait toujours la statue.
Toute sa satisfaction avait disparu.
— Père…
— Quoi ?
— Elle va se réveiller ?
Le roi ne répondit pas.
— Père ?
Aldren fixa Elara.
— Je l’ignore.
Mais sa voix tremblait.
Aurelia remarqua quelque chose qu’elle n’avait jamais vu.
Son père avait peur.
Pas d’Elara.
Pour elle.
Une heure plus tard, frère Lucien entra dans la salle.
Il avait plus de quatre-vingts ans.
Sa robe sombre traînait presque sur le sol.
Lorsqu’il vit l’Aurélys, il s’arrêta.
Puis son regard se posa sur les fissures.
Il murmura :
— Elle a donc attendu.
Severin se crispa.
— Attendu quoi ?
Lucien ne lui répondit pas.
Il s’approcha de la statue.
Puis posa deux doigts sur son poignet de pierre.
Ses yeux se fermèrent.
— Elle vit.
Un murmure traversa la cour.
Aurelia recula.
— C’est impossible.
Lucien ouvrit les yeux.
— Non.
Il regarda la princesse.
— Ce qui était impossible, c’était qu’elle reste ainsi aussi longtemps.
— Vous saviez ?
— Une partie.
Severin fit un pas.
— Frère Lucien, souvenez-vous à qui vous parlez.
Le vieux prêtre eut un léger sourire.
— À un homme qui a toujours eu peur des souvenirs ?
Le visage du duc se durcit.
Aldren leva la main.
— Assez. Expliquez.
Lucien regarda Elara.
— Elle n’a pas été transformée en pierre par une malédiction.
Silence.
— Alors par quoi ?
— Par la couronne elle-même.
Aurelia devint pâle.
— Pourquoi une couronne protégerait-elle une fille accusée de trahison ?
Lucien se tourna vers elle.
— Parce qu’elle ne la punissait pas.
— Alors pourquoi ?
— Elle la cachait.
Cette phrase changea tout.
Le roi descendit la dernière marche.
— Cachait de qui ?
Lucien regarda Severin.
— De ceux qui cherchaient à la tuer.
Plus personne ne bougea.
Severin sourit froidement.
— Une accusation intéressante.
— Je n’ai encore accusé personne.
— Votre regard l’a fait.
Lucien haussa les épaules.
— Peut-être parce que mon regard a bonne mémoire.
Aldren ordonna à tous les courtisans de quitter la nef, à l’exception du Conseil, d’Aurelia et des gardes personnels.
Severin protesta.
— Majesté—
— Sortez si cela vous déplaît.
Le duc resta.
Quand les portes furent fermées, Lucien demanda au roi :
— Vous souvenez-vous de votre sœur ?
Aldren devint immobile.
Aurelia regarda son père.
— Quelle sœur ?
Le roi ne répondit pas.
Le silence s’alourdit.
Lucien reprit :
— La princesse Isolde.
Aurelia fronça les sourcils.
— Il n’existe aucune princesse Isolde.
— Plus maintenant.
— Je connais la généalogie royale.
— Celle qui a été réécrite.
Aurelia regarda Severin.
Puis son père.
— Qu’est-ce qu’il raconte ?
Aldren s’assit sur la première marche.
Il semblait soudain dix ans plus vieux.
— J’avais une sœur.
Aurelia resta bouche ouverte.
— Pourquoi son nom n’apparaît-il nulle part ?
— Parce qu’on me l’a demandé.
— Qui ?
Le roi ne répondit pas tout de suite.
— Le Conseil.
Lucien corrigea :
— Un ancien Conseil.
Son regard revint vers Severin.
Le duc n’avait alors que vingt-huit ans, mais il y siégeait déjà.
Aurelia sentit un froid lui parcourir le dos.
Aldren raconta.
Isolde était son aînée de trois ans.
Selon les anciennes lois de Valoria, elle aurait dû hériter du trône.
Elle était aimée.
Brillante.
Et, surtout, la Couronne d’Asteria avait brillé pour elle lorsqu’elle avait seize ans.
Mais Isolde avait épousé un homme que le Conseil désapprouvait.
Un chevalier sans grand titre nommé Rowan Vale.
Deux ans plus tard, elle tomba enceinte.
Puis, une nuit, leur résidence brûla.
On annonça que la princesse, son mari et leur enfant étaient morts.
Après cela, le Conseil persuada Aldren d’effacer son nom des documents publics.
— Pour préserver la stabilité, murmura-t-il.
Aurelia le regardait avec dégoût.
— Tu as accepté ?
— J’avais vingt ans. J’avais peur d’une guerre de succession.
— Et tu es devenu roi.
Aldren baissa les yeux.
Cette fois, il ne chercha pas d’excuse.
Lucien désigna Elara.
— Le corps de l’enfant d’Isolde n’a jamais été retrouvé.
Aurelia comprit avant que quelqu’un le dise.
Elle recula.
— Non.
Severin intervint :
— Cela suffit.
Lucien continua malgré lui.
— Une servante a quitté la résidence cette nuit-là avec un nourrisson.
— Non.
Aurelia regarda la statue.
Elara.
Une fille sans famille.
Une fille reconnue par la couronne.
Une fille autour de laquelle les Aurélys apparaissaient.
— Ce n’est pas possible.
Lucien murmura :
— Elle s’appelait Elara Vale lorsqu’elle fut confiée aux religieuses.
Aurelia tourna brutalement la tête.
— Vale ?
Même nom que Rowan Vale.
Son grand-père supposé.
Severin frappa le sol de sa canne.
— Des coïncidences ne font pas un héritier.
Lucien répondit :
— Non.
Puis il désigna la couronne.
— Mais ceci n’est peut-être pas une coïncidence.
Le saphir central brilla à nouveau.
Un morceau de pierre tomba du visage d’Elara.
Sous la couche grise apparut de la peau.
Vivante.
Aurelia porta une main à ses lèvres.
L’œil droit d’Elara s’ouvrit.
Très lentement.
Elle inspira.
Un souffle rauque.
Puis elle murmura un seul mot.
— Aldren…
Le roi chancela.
Parce qu’elle ne l’avait pas appelé « Majesté ».
Elle avait prononcé son nom exactement comme quelqu’un d’autre le faisait autrefois.
Sa sœur Isolde.
Severin se retourna vers ses hommes.
— Emmenez-la.
Le roi releva la tête.
— Non.
— Majesté, cette fille représente une menace immédiate pour la succession.
Aurelia regarda Severin.
— Vous avez peur qu’elle soit qui ?
— Je protège votre avenir, princesse.
Aurelia fixa la statue fissurée.
Puis l’homme qui avait conseillé son père toute sa vie.
Quelque chose ne collait pas.
— Pourquoi saviez-vous qu’elle serait une menace avant même qu’elle puisse parler ?
Severin ne répondit pas.
Et pour la première fois, Aurelia commença à se demander si l’ennemie qu’elle avait détestée pendant sept ans n’avait jamais été Elara.
PARTIE 3 — CE QU’ELARA AVAIT VU AVANT DE DEVENIR PIERRE
Elara fut transportée dans les appartements de l’ancienne reine.
La pierre continuait à se détacher lentement de son corps.
Elle respirait désormais.
Mais ses yeux ne restaient ouverts que quelques secondes à la fois.
Le roi refusa de quitter son chevet.
Aurelia resta près de la fenêtre.
Elle ne savait pas pourquoi elle était encore là.
Peut-être par peur.
Peut-être par culpabilité.
Peut-être parce que toute sa vie venait d’être construite sur quelque chose que personne n’avait jugé nécessaire de lui dire.
Frère Lucien examina la couronne.
— Elle ne peut pas être retirée tant qu’Elara n’est pas complètement revenue.
Aurelia observa les saphirs.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle est encore protégée.
— De quoi ?
Lucien regarda la porte.
— Peut-être de quelqu’un qui se trouve encore dans ce palais.
Quelques minutes plus tard, Elara ouvrit les yeux.
Cette fois plus longtemps.
Aldren se pencha.
— Elara ?
Elle le regarda.
Puis ses lèvres bougèrent.
— Il a tué ma mère.
Aldren pâlit.
— Qui ?
Mais Elara perdit connaissance.
Aurelia sentit un frisson.
— Elle parlait de qui ?
Personne ne savait.
Ou personne ne voulait répondre.
Ce soir-là, Severin convoqua discrètement Aurelia.
Il l’attendait dans la bibliothèque.
— Vous devez comprendre ce qui est en jeu.
Aurelia resta près de la porte.
— Dites-moi.
— Si Elara est reconnue comme descendante d’Isolde, son existence peut créer une guerre.
— Parce qu’elle aurait plus de droits que moi ?
— Oui.
Le mot fit mal.
Aurelia avait toujours imaginé devenir reine.
Depuis l’âge où elle pouvait marcher, tout le monde lui avait répété que ce serait son devoir.
Ses études.
Ses robes.
Ses amitiés.
Même ses fiançailles futures.
Tout avait été choisi en fonction de ce trône.
Et soudain, une fille qu’elle avait méprisée revenait réclamer, par sa simple existence, la place qui avait défini toute sa vie.
Severin s’approcha.
— Le royaume a besoin de certitude.
— Qu’attendez-vous de moi ?
— Rien de cruel.
Elle le regarda.
— Cette phrase précède généralement quelque chose de cruel.
Severin sourit à peine.
— Convainquez votre père d’envoyer Elara dans un monastère éloigné. Personne n’a besoin de connaître la vérité.
Aurelia se détourna.
Une semaine plus tôt, elle aurait peut-être accepté.
Mais elle se souvenait du moment où elle avait posé la main sur l’épaule de pierre.
« Tu as toujours été choisie en premier… plus maintenant. »
Elle ressentit soudain de la honte.
— Et si elle est réellement l’héritière ?
— Les couronnes ne gouvernent pas. Les hommes le font.
Cette phrase resta dans son esprit.
Le lendemain, Elara pouvait parler.
Sa peau était presque entièrement libérée de la pierre.
La couronne reposait toujours sur sa tête.
Le roi avait fermé les appartements à tous sauf Lucien, Aurelia et deux gardes.
Elara regarda longtemps Aurelia.
La princesse eut envie de fuir.
— Tu te souviens de moi ? demanda-t-elle.
— Oui.
La réponse était faible.
Aurelia baissa les yeux.
— J’ai dit des choses.
— Beaucoup.
— Je pensais que tu avais essayé de me voler quelque chose.
Elara eut un étrange sourire.
— Moi aussi.
Aurelia releva les yeux.
— Quoi ?
— Je pensais que tu m’avais volé la vie que j’aurais pu avoir.
Le silence resta entre elles.
Puis Elara ajouta :
— Nous étions des enfants.
Aurelia ne s’attendait pas à cela.
Elle aurait préféré de la colère.
C’eût été plus facile.
— Qu’as-tu vu avant de devenir pierre ?
Le visage d’Elara changea.
Elle regarda Aldren.
— Le procès était faux.
Lucien acquiesça.
— Nous le soupçonnions.
— Non.
Elle secoua la tête.
— Vous ne comprenez pas.
Elara expliqua.
Sept ans auparavant, la nuit précédant son procès, une femme était venue la voir dans sa cellule.
Une ancienne servante.
Elle s’appelait Marianne.
Elle lui avait révélé que sa mère n’était pas morte dans l’incendie.
Isolde avait survécu plusieurs heures.
Assez longtemps pour comprendre que le feu avait été volontaire.
Assez longtemps pour confier son bébé à Marianne.
Assez longtemps pour nommer l’homme responsable.
Aldren devint blanc.
— Qui ?
Elara regarda la porte.
— Severin.
Le roi resta pétrifié.
Aurelia sentit son cœur battre violemment.
— Pourquoi aurait-il tué Isolde ?
Lucien répondit doucement :
— Parce qu’Aldren était plus facile à contrôler.
Le roi ne protesta pas.
Elara continua.
Marianne avait caché les preuves pendant onze ans.
Lorsqu’elle apprit que la Couronne d’Asteria avait réagi à Elara, elle comprit qu’elle ne pouvait plus attendre.
Elle apporta au palais une lettre écrite par Isolde après l’attaque.
Une confession.
Des noms.
Des ordres militaires.
Mais Marianne fut retrouvée morte avant de pouvoir témoigner.
La lettre disparut.
— Je l’avais vue, dit Elara. Seulement quelques secondes.
— Où ? demanda Aurelia.
— Marianne l’avait cachée dans la chapelle, derrière la statue de saint Orien.
Elara inspira difficilement.
— Le lendemain, pendant mon procès, Severin m’a demandé où se trouvait la lettre.
Aldren serra les poings.
— Et tu n’as rien dit.
— Je ne savais pas exactement.
— Alors pourquoi es-tu devenue pierre ?
Elara regarda la couronne.
— Parce qu’il a essayé de me tuer devant tout le monde.
Aurelia fronça les sourcils.
— Personne n’a vu ça.
— Parce que le poison était dans l’encens.
Lucien ferma les yeux.
Tout s’expliquait.
La fumée sacrée utilisée pendant le procès avait été préparée par des hommes de Severin.
Elara avait commencé à suffoquer.
La Couronne d’Asteria avait alors réagi.
Elle l’avait enfermée dans la pierre.
Suspendant son corps avant que le poison puisse terminer son œuvre.
Aurelia se leva brusquement.
— Nous devons trouver cette lettre.
Lucien acquiesça.
— Avant Severin.
Ils partirent vers la chapelle.
Mais lorsqu’ils y arrivèrent…
La statue de saint Orien avait été brisée.
Le mur derrière était vide.
Aurelia sentit la peur revenir.
Puis une voix retentit dans l’ombre.
— Vous cherchez ceci ?
Severin apparut.
Dans sa main se trouvait une vieille lettre.
Autour de lui, six gardes.
Il regarda Elara.
— Sept ans.
Il sourit.
— Et tu continues de me créer des problèmes.
Aurelia se plaça devant elle.
— Éloignez-vous.
Severin la regarda presque avec tristesse.
— Princesse, je vous ai élevée comme si vous étiez ma propre fille.
— Alors vous auriez dû m’apprendre à reconnaître un menteur.
Le sourire disparut.
Severin jeta la lettre dans un brasero.
Le parchemin prit feu.
Aldren arriva trop tard.
— NON !
Tous regardèrent les flammes consumer la dernière preuve écrite d’Isolde.
Severin sourit.
— Maintenant, ce ne sont plus que les paroles d’une fille sans histoire contre celles du premier ministre.
Elara ne sembla pourtant pas effrayée.
Elle regardait l’Aurélys posé sur son épaule.
L’oiseau poussa un cri aigu.
Puis s’envola vers la voûte.
Lucien leva les yeux.
Son visage changea.
— Severin…
Le duc fronça les sourcils.
— Quoi ?
Lucien sourit.
— Vous venez de brûler une copie.
Le visage de Severin se vida de toute couleur.
Car dans l’ancienne tradition de Valoria, aucun testament royal n’était jamais écrit une seule fois.
Et la seconde copie d’Isolde n’était pas cachée dans une chapelle.
Elle avait été enfermée dans un endroit que seul un Aurélys pouvait retrouver.
Sous le trône lui-même.
PARTIE 4 — LE SECRET SOUS LE TRÔNE
La nouvelle se répandit plus vite que Severin ne pouvait la contrôler.
Avant minuit, une partie de la garde royale s’était déclarée fidèle au roi.
Une autre restait sous les ordres du duc.
Les portes du palais furent fermées.
Les cloches sonnèrent.
Pour la première fois depuis vingt ans, Valoria se trouvait au bord d’une guerre à l’intérieur de ses propres murs.
Aurelia accompagna Elara jusqu’à la salle du trône.
La jeune femme marchait difficilement.
Des fragments de pierre restaient encore sur ses épaules et ses bras.
Mais elle refusait qu’on la porte.
— Tu viens de passer sept ans transformée en statue, murmura Aurelia. Tu pourrais accepter un peu d’aide.
Elara répondit :
— J’ai assez été portée.
Aurelia ne put s’empêcher de sourire.
— Tu es insupportable.
— Je me souviens que tu l’étais aussi.
Pour la première fois depuis des années, elles rirent ensemble.
Une seconde seulement.
Puis les portes de la salle s’ouvrirent.
Severin les attendait.
Le roi était déjà là.
Entouré de soldats.
Pas les siens.
Severin avait pris le contrôle du trône.
— Assez, déclara-t-il.
Aldren était retenu à genoux.
Aurelia s’arrêta.
— Libérez-le.
— Je voulais vous épargner ceci.
— Vous avez tué ma tante.
— Votre tante aurait détruit le royaume.
— Vous n’en savez rien.
Severin eut un rire froid.
— Je le sais parce que je l’ai vue hésiter. Douter. Pardonner à des ennemis. Un royaume ne survit pas grâce à la bonté.
Elara répondit :
— Il survit grâce aux gens.
— Voilà précisément le genre de naïveté que je craignais chez ta mère.
Severin descendit les marches du trône.
— Isolde voulait rendre des terres aux provinces. Réduire les impôts militaires. Ouvrir le Conseil à des représentants des cités.
Aurelia le regarda.
— Et cela justifiait de la tuer ?
— Cela justifiait de sauver Valoria d’une reine faible.
Aldren ferma les yeux.
Severin continua :
— Ton père était différent. Facile à conseiller. Prudent. Reconnaissant.
Le roi murmura :
— Manipulable.
Severin sourit.
— Enfin.
Aldren releva les yeux.
— J’ai passé vingt ans à croire que je protégeais la paix.
— Et vous l’avez fait.
— Non. J’ai protégé votre pouvoir.
Severin fit signe aux gardes.
— Prenez Elara.
Personne ne bougea.
Le capitaine hésitait.
Le duc se retourna.
— C’est un ordre.
Un des soldats abaissa son arme.
— J’ai deux filles.
Severin le fixa.
— Et ?
— Si quelqu’un tuait l’une d’elles parce qu’elle était trop difficile à contrôler… je ne l’appellerais pas de la politique.
Un deuxième soldat baissa son épée.
Puis un troisième.
Severin devint livide.
— Traîtres !
Il saisit l’épée d’un garde.
Puis se précipita vers Elara.
Aurelia s’interposa.
La lame s’arrêta près de sa gorge.
Severin resta figé.
— Écartez-vous.
Aurelia tremblait.
— Non.
— Elle prendra votre couronne.
Aurelia regarda Elara.
Puis Severin.
— Peut-être.
Le duc cligna des yeux.
— Vous ne comprenez pas.
— Si.
Aurelia respira profondément.
— Pendant toute ma vie, vous m’avez appris à croire qu’être choisie en second signifiait être humiliée.
Sa voix trembla.
— Vous avez fait de ma peur votre arme.
Elle regarda Elara.
— Et j’ai passé des années à la détester pour quelque chose qu’elle ne m’avait jamais fait.
Severin serra son épée.
— Reculez.
Aurelia ne bougea pas.
— Non.
L’Aurélys descendit soudain de la voûte.
Il passa au-dessus de Severin.
Puis se posa sur le sommet du trône.
Un petit symbole apparut sous ses griffes.
Elara leva la tête.
— Là.
Le roi comprit.
Sous le siège du trône se trouvait une petite serrure.
L’Aurélys frappa le bois avec son bec.
Une plaque s’ouvrit.
À l’intérieur reposait un tube d’argent.
Severin poussa Aurelia et courut.
Elara tendit la main.
La Couronne d’Asteria s’illumina.
Une onde dorée traversa le sol.
Les marches de marbre se fissurèrent.
Severin fut projeté à terre.
Le tube roula jusqu’aux pieds du roi.
Aldren le ramassa.
À l’intérieur se trouvait un document.
Intact.
Portant le sceau d’Isolde.
Aldren le lut.
Ses mains tremblaient.
La lettre racontait tout.
Les menaces de Severin.
Les hommes placés près de sa résidence.
La fausse accusation contre Rowan.
Et une dernière phrase :
« Si ma fille survit, qu’on ne lui donne jamais la couronne parce qu’elle est mon enfant. Qu’on la lui donne seulement si elle se montre digne de protéger ceux qui n’en portent aucune. »
Aldren ferma les yeux.
Toute la salle resta silencieuse.
Severin comprit qu’il avait perdu.
Mais il rit.
— Vous croyez que ce morceau de papier résout tout ?
Personne ne répondit.
Il regarda Aurelia.
— Et vous ? Vous allez applaudir pendant qu’elle vous prend votre vie ?
Aurelia observa Elara.
Puis la couronne.
Pendant dix-neuf ans, elle avait cru que cet objet était la preuve de sa valeur.
Elle comprenait maintenant que c’était exactement le mensonge dont Severin s’était servi.
Elle monta une marche.
Puis retira son petit diadème d’argent.
Elle le posa au sol.
— Non.
Severin sourit.
— Enfin.
Mais Aurelia poursuivit :
— Elle ne prendra rien.
Le sourire du duc disparut.
Aurelia regarda Elara.
— Parce que ce qui lui appartient n’a jamais été à moi.
Le roi baissa la tête.
Et pour la première fois, Elara regarda Aurelia non comme une rivale…
mais comme une sœur qu’elle aurait peut-être pu avoir dans une autre vie.
PARTIE 5 — CELLE QUE LA COURONNE CHOISIT
Le procès de Severin fut public.
Aurelia insista.
Aldren également.
Pendant trois semaines, des témoignages jusque-là enterrés ressortirent.
Anciens gardes.
Serviteurs.
Greffiers.
Officiers qui avaient obéi à des ordres secrets.
L’incendie d’Isolde avait bien été provoqué.
Rowan Vale avait été assassiné en tentant de protéger sa femme.
Isolde avait survécu jusqu’à l’aube.
Et Marianne avait emporté le bébé.
Elara.
La vérité ne ramena personne.
Mais elle rendit enfin leur nom aux morts.
Le roi fit restaurer dans les archives tous les portraits et documents concernant Isolde.
Dans la grande galerie, une immense toile fut replacée.
Une femme aux cheveux sombres.
Une main sur l’épaule de son frère Aldren.
Un petit Aurélys peint au-dessus d’elle.
Aldren resta longtemps devant.
— Je lui dois plus qu’une statue.
Elara se plaça à côté de lui.
— Alors ne construisez pas de statue.
Il la regarda.
— Pourquoi ?
— Parce que les statues sont très inconfortables.
Le roi resta surpris.
Puis il éclata de rire.
Elara aussi.
Même Aurelia, quelques pas derrière eux, sourit.
Il fallut du temps.
Rien ne fut miraculeusement réparé.
Aurelia et Elara ne devinrent pas immédiatement proches.
Certaines blessures étaient anciennes.
Un jour, Aurelia finit par demander :
— Est-ce que tu me détestes ?
Elara réfléchit.
— Parfois.
Aurelia eut un rire nerveux.
— Merci pour l’honnêteté.
— Mais moins qu’avant.
— Charmant.
Elara sourit.
— Et toi ?
Aurelia observa le jardin du palais.
— Je crois que j’ai surtout détesté la personne que je pensais devenir quand tu étais là.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Que si tu étais spéciale, j’avais peur de ne plus l’être.
Elara resta silencieuse.
Puis répondit :
— On nous a appris qu’il n’y avait qu’une place.
Aurelia acquiesça.
— Oui.
— Peut-être que c’était le premier mensonge.
Trois mois plus tard arriva le jour que tout le royaume attendait.
Le Conseil se réunit dans la grande cathédrale.
La question était simple.
Qui devait hériter ?
Selon l’ancienne loi, Elara.
En tant que fille d’Isolde, première héritière.
Selon les règles appliquées pendant vingt ans, Aurelia.
En tant que fille du roi régnant.
Des milliers de personnes attendaient sur la place.
À l’intérieur, la Couronne d’Asteria reposait sur un coussin.
Pour la première fois depuis sept ans, elle avait quitté la tête d’Elara.
La pierre avait entièrement disparu.
Le grand prêtre se leva.
— Elara Vale, fille d’Isolde d’Asteria, avancez.
Elara marcha jusqu’au centre.
Aurelia se tenait à quelques mètres.
Aldren sur son trône.
Le prêtre prit la couronne.
— Par naissance, vous possédez le premier droit.
Elara répondit :
— Je sais.
— Acceptez-vous d’être reconnue héritière de Valoria ?
La salle retint son souffle.
Elara regarda la couronne.
Puis le roi.
Puis Aurelia.
Puis les centaines de personnes présentes.
Elle pensa à sa mère.
À la phrase de la lettre.
« Qu’on ne lui donne jamais la couronne parce qu’elle est mon enfant. »
Elara leva les yeux.
— Non.
Un murmure énorme parcourut la cathédrale.
Aurelia écarquilla les yeux.
— Quoi ?
Le grand prêtre resta bouche ouverte.
— Vous refusez ?
— Je refuse qu’on me donne Valoria uniquement parce que ma mère devait la gouverner.
Le Conseil protesta.
Elara poursuivit.
— Severin a tué ma mère parce qu’il croyait qu’un royaume appartenait à ceux qui pouvaient s’emparer de son pouvoir.
Elle désigna la couronne.
— Si je la prends sans autre raison que mon sang, je ne fais que remplacer une certitude par une autre.
Un conseiller s’exclama :
— Mais les lois—
— Les lois ont été modifiées lorsque cela arrangeait Severin. Puis réécrites lorsqu’elles arrangeaient d’autres hommes. Peut-être est-il temps de les écrire pour le royaume.
Aurelia la regardait avec stupéfaction.
— Alors que proposes-tu ?
Elara tourna les yeux vers elle.
— Que personne ne soit désigné aujourd’hui.
Nouvelle agitation.
— Le roi est âgé ! protesta un conseiller.
Aldren soupira.
— Merci pour cette délicatesse.
Quelques rires nerveux éclatèrent.
Elara expliqua.
Elle proposait que les provinces, les villes, la noblesse et les guildes participent à l’écriture d’une nouvelle charte.
Le futur souverain resterait issu de la famille royale, mais son pouvoir serait limité par un Conseil réellement représentatif.
Aucun souverain ne pourrait emprisonner un citoyen sans procès.
Aucun premier ministre ne pourrait commander secrètement la garde.
Les archives royales seraient ouvertes.
Et surtout, la succession ne pourrait plus être modifiée par un groupe fermé d’hommes agissant dans l’ombre.
Le grand prêtre demanda :
— Et qui dirigera pendant cette transition ?
Elara regarda Aurelia.
Aurelia comprit.
— Non.
— Pourquoi pas ?
— Parce que tu viens de détruire toute ma vision de l’avenir et maintenant tu veux me donner du travail ?
Elara sourit.
— Tu voulais être reine.
— C’était avant de comprendre ce que ça impliquait.
Cette fois, toute la cathédrale rit.
Même Aldren.
Finalement, les deux jeunes femmes acceptèrent de siéger ensemble au Conseil de transition.
Ce choix surprit tout le monde.
Certaines familles nobles détestèrent l’idée.
D’autres la trouvèrent dangereuse.
Mais le peuple fut surtout fasciné de voir les deux anciennes rivales refuser de transformer la succession en nouvelle guerre.
Un an passa.
Puis deux.
Le roi Aldren mourut paisiblement au début d’un hiver.
Avant sa mort, il demanda à voir Elara seule.
— Je suis désolé.
Elle s’assit près de son lit.
— Pour quoi ?
— D’avoir accepté le silence.
Elara réfléchit.
— Ma mère serait peut-être furieuse contre vous.
— Elle l’était souvent.
Elara sourit.
— Je ne peux pas vous pardonner à sa place.
— Je sais.
— Mais vous avez choisi de dire la vérité avant qu’il soit trop tard.
Aldren ferma les yeux.
— Pas assez tôt.
— Non.
C’était la réponse la plus honnête qu’elle pouvait lui donner.
Il mourut cette nuit-là.
Après les funérailles, Valoria adopta sa nouvelle charte.
La question du souverain revint.
Cette fois, Elara ne pouvait plus l’éviter.
Une assemblée composée de représentants du royaume devait choisir entre les membres éligibles de la famille royale.
Aurelia et Elara présentèrent chacune leur vision.
Il n’y eut ni duel.
Ni complot.
Ni humiliation.
Puis arriva le jour de la Couronne.
La cathédrale était remplie.
L’Aurélys multicolore apparut de nouveau.
Il vola au-dessus de la foule.
Puis descendit.
Tout le monde s’attendait à ce qu’il se pose sur Elara.
Il ne le fit pas.
Il se posa sur le dossier d’un siège vide.
Entre Elara et Aurelia.
Un murmure parcourut la salle.
Le grand prêtre sourit.
— Peut-être que même les oiseaux en ont assez de nos querelles.
Aurelia éclata de rire.
Elara également.
La Couronne d’Asteria fut apportée.
Elle s’illumina.
Mais cette fois, ses saphirs ne brillèrent pas pour une seule personne.
La lumière se répandit dans toute la nef.
Sur Aurelia.
Sur Elara.
Sur les conseillers.
Sur les soldats.
Sur les citoyens présents.
Elara comprit.
Pendant des siècles, chacun avait interprété la lumière de la couronne comme un signe disant :
« Celui-ci doit gouverner. »
Peut-être disait-elle autre chose.
Peut-être rappelait-elle simplement que celui qui portait la couronne n’en était jamais propriétaire.
L’assemblée fit son choix.
Elara fut appelée au centre.
Aurelia s’approcha d’elle.
Pendant une seconde, les deux jeunes femmes se regardèrent.
— Tu trembles, murmura Aurelia.
— Tais-toi.
— La grande héritière a peur ?
— Énormément.
Aurelia sourit.
— Tant mieux.
— Pourquoi ?
— Severin n’avait jamais peur du pouvoir.
Elara comprit.
Elle prit la couronne.
Mais avant qu’on la pose sur sa tête, elle regarda l’assemblée.
— Si un jour cette couronne me fait croire que je vaux plus que ceux qui ne la portent pas…
Elle regarda Aurelia.
— Enlève-la-moi.
Aurelia répondit :
— Avec plaisir.
Quelques rires éclatèrent.
Puis la couronne fut posée.
Les saphirs s’illuminèrent.
L’Aurélys ouvrit ses ailes.
Les cloches sonnèrent.
Et cette fois, personne ne se transforma en pierre.
Des années plus tard, on raconterait encore l’histoire d’Elara, la reine qui avait dormi sept ans dans le marbre.
Mais lorsqu’on lui demandait quel avait été le véritable miracle, elle répondait toujours la même chose.
Ce n’était pas d’être revenue à la vie.
Ce n’était pas que la couronne l’ait reconnue.
Ce n’était même pas que le royaume ait découvert son véritable sang.
Le miracle était qu’une princesse élevée pour devenir sa rivale ait finalement choisi de ne pas devenir son ennemie.
Dans la vieille cathédrale, la statue de pierre ne fut jamais reconstruite.
À sa place, Elara fit placer un simple socle vide.
Sur lequel était gravée une phrase :
« Aucun trône ne mérite qu’on transforme un être humain en pierre pour le protéger. »
Et certains matins, lorsque le soleil traversait les vitraux, un petit oiseau rouge, bleu, vert et or venait se poser sur ce socle.
Jamais sur la couronne.
Toujours sur l’espace vide.
Comme pour rappeler à tous que le pouvoir le plus précieux n’était peut-être pas celui que l’on recevait.
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Mais celui auquel on savait renoncer.
FIN.