LA SERVANTE TOUCHA LE DRAGON ENCHAÎNÉ — PUIS SON REFLET APPARUT COURONNÉ DANS SES YEUX

LA SERVANTE TOUCHA LE DRAGON ENCHAÎNÉ — PUIS SON REFLET APPARUT COURONNÉ DANS SES YEUX
PARTIE 1 — LE DRAGON QUI REFUSA DE LA DÉVORER
Le dragon avait tué trois hommes qui avaient essayé de le toucher.
C’était ce que tout le château racontait.
Alors, lorsque Isla posa son panier de viande sur les pavés et avança seule vers la gigantesque créature, même les gardes reculèrent.
— Isla… qu’est-ce que tu fais ?
La voix venait de l’ombre d’une arche.
Isla ne répondit pas.
Devant elle, Kasla souleva lentement la tête.
Il était immense.
Ses écailles étaient presque noires sur son dos, rouge sombre le long de son cou. Deux longues cornes remontaient derrière son crâne. Un lourd collier de fer encerclait sa gorge et plusieurs chaînes épaisses le reliaient à des anneaux plantés dans les pierres de la cour.
On disait qu’il avait été capturé dans les Montagnes de Cendre quinze ans plus tôt.
On disait aussi qu’il avait brûlé des villages entiers.
Isla n’avait jamais cru cette dernière histoire.
Depuis qu’elle travaillait à la forteresse de Ravenscar, elle avait vu Kasla chaque jour.
Elle savait reconnaître un animal dangereux.
Elle savait aussi reconnaître un animal qui souffrait.
Et Kasla souffrait.
La peau sous son collier était irritée.
Une chaîne était trop courte pour lui permettre de lever complètement une aile.
Depuis trois jours, il refusait de manger.
Lord Vaughn avait donné un ordre simple :
« S’il ne mange pas demain, faites-le affamer jusqu’à ce qu’il obéisse. »
Alors Isla était venue.
Elle avait dix-neuf ans.
Des cheveux auburn attachés sans soin.
Une tunique de lin.
Un tablier brun.
Aucun titre.
Aucune arme.
Aucun droit de donner des ordres à qui que ce soit.
Elle s’approcha pourtant.
Kasla gronda.
Les pavés vibrèrent.
Un garde murmura :
— Recule !
Isla s’agenouilla.
Son cœur battait si fort qu’elle entendait presque son propre sang.
— Doucement.
Le dragon montra ses crocs.
Isla tendit la main.
— Je suis là.
Le museau de Kasla approcha.
Un souffle brûlant passa sur ses doigts.
Elle aurait pu retirer sa main.
Elle ne le fit pas.
Ses doigts touchèrent les écailles sombres.
Le dragon se figea.
Puis l’impossible se produisit.
Kasla ferma les yeux.
Son immense tête descendit jusqu’aux genoux d’Isla.
Les chaînes cessèrent de claquer.
Un silence absolu tomba sur la cour.
Isla caressa doucement son museau.
— Voilà.
Quelqu’un derrière elle inspira brusquement.
Lord Vaughn venait d’apparaître sous l’arche.
Il avait quarante-huit ans.
Cheveux courts grisonnants.
Manteau de velours sombre.
Deux agrafes métalliques en forme de dragon maintenaient son col.
Il observa Isla.
Puis Kasla.
Son expression devint immédiatement froide.
— Éloigne-toi.
Isla leva les yeux.
— Il souffre.
— Ce n’était pas une question.
— Son collier est trop serré.
Vaughn descendit une marche.
— Tu oublies ta place.
Isla baissa légèrement la tête.
— Non, monseigneur.
Mais elle ne retira pas sa main.
Vaughn le remarqua.
— Alors obéis.
Kasla ouvrit un œil.
Son iris était d’un ambre profond.
Isla regarda instinctivement le reflet dans sa pupille.
Et son souffle s’arrêta.
Elle se vit.
Mais pas comme elle était.
Dans l’œil du dragon, Isla ne portait plus sa tunique de servante.
Elle était vêtue d’une robe sombre brodée d’or.
Ses cheveux étaient détachés.
Et sur sa tête reposait une couronne.
Une véritable couronne royale.
Isla retira sa main.
Le reflet disparut.
Elle resta figée.
Puis toucha de nouveau Kasla.
La couronne réapparut.
— Qu’est-ce que…
Vaughn vit son expression.
Il s’approcha brutalement.
— Éloigne-toi de lui !
Kasla releva la tête et gronda.
Pour la première fois, Vaughn s’arrêta.
Isla regarda le dragon.
Puis Vaughn.
Elle comprit immédiatement une chose.
Il avait peur.
Pas du dragon.
De ce qu’elle venait de voir.
— Vous savez ce que cela signifie.
— Cela ne signifie rien.
— Alors pourquoi avez-vous peur ?
Les gardes retinrent leur souffle.
Jamais une servante ne parlait ainsi à Lord Vaughn.
Son visage se durcit.
— Cela ne change rien.
Isla soutint son regard.
— Qu’est-ce qui ne change rien ?
Vaughn se tourna vers les gardes.
— Ramenez-la aux cuisines.
— Monseigneur—
— Maintenant.
Deux hommes s’approchèrent.
Kasla rugit.
Tous reculèrent.
Isla posa une main sur son museau.
— C’est bon.
Le dragon la regarda.
Quelque chose passa entre eux.
Pas une voix.
Une sensation.
Une image.
Une tour blanche.
Un balcon.
Une femme aux cheveux auburn tenant un bébé.
Puis du feu.
Isla chancela.
— Qu’est-ce que tu me montres ?
Vaughn pâlit.
Il avait entendu.
— Emmenez-la !
Cette fois, quatre gardes intervinrent.
Isla fut conduite hors de la cour.
Kasla rugit derrière elle jusqu’à ce que les portes se ferment.
Ce soir-là, Isla fut enfermée dans une petite chambre au-dessus des cuisines.
Officiellement pour insolence.
Mais personne ne lui expliqua pourquoi deux gardes furent placés devant sa porte.
Elle resta assise sur son lit.
Ses pensées revenaient sans cesse à l’œil de Kasla.
À la couronne.
À la femme.
Au bébé.
Puis elle se souvint d’un détail.
La couronne vue dans le reflet possédait cinq pointes.
Entre chaque pointe se trouvait un petit dragon d’or.
Isla avait déjà vu ce symbole.
Dans une pièce où une servante n’était pas supposée entrer.
La galerie abandonnée de l’aile nord.
Sur un portrait couvert d’un drap.
Elle attendit minuit.
Puis passa par la petite fenêtre de sa chambre.
Elle connaissait les toits de Ravenscar mieux que la plupart des gardes.
Une demi-heure plus tard, elle atteignit l’aile nord.
La galerie était plongée dans l’obscurité.
Isla alluma une chandelle.
Elle trouva le portrait.
Retira le drap.
Et sentit son sang se glacer.
La femme peinte portait la même couronne.
Elle avait les mêmes cheveux qu’Isla.
Les mêmes yeux verts.
Et presque le même visage.
Une inscription effacée subsistait sous le cadre.
Isla nettoya la poussière.
« Reine Elowen de Caerwyn et sa fille, la princesse Isolde. »
Une petite fille se trouvait dans ses bras.
Isla approcha la chandelle.
Autour du cou du bébé pendait un pendentif en forme de demi-lune.
Ses doigts montèrent instinctivement vers sa propre poitrine.
Sous sa tunique, caché depuis toujours, se trouvait exactement le même pendentif.
La seule chose qu’elle possédait lorsqu’on l’avait trouvée enfant.
Un bruit retentit derrière elle.
Isla se retourna.
Lord Vaughn se tenait dans l’encadrement.
Il ne semblait pas surpris de la voir.
— Tu aurais dû laisser le portrait couvert.
Isla serra le pendentif.
— Qui suis-je ?
Vaughn referma lentement la porte.
— Une servante qui pose trop de questions.
— Pourquoi cette enfant porte mon pendentif ?
Il s’approcha.
— Donne-le-moi.
— Non.
— Isla.
— C’est mon nom ?
Vaughn s’arrêta.
Elle vit quelque chose dans son regard.
Une réponse avant même qu’il parle.
— Isla est bien ton nom.
— Et le reste ?
Silence.
Elle avança d’un pas.
— Qui étaient mes parents ?
Vaughn regarda le portrait.
Puis elle.
— Des gens morts depuis longtemps.
Isla sentit toute la pièce devenir glaciale.
— Vous les connaissiez.
— Va te coucher.
— Vous les connaissiez.
Il se tourna.
Isla prononça alors une phrase qu’elle n’avait pas prévue.
— Kasla les connaissait aussi.
Vaughn se figea.
Et ce fut suffisant.
Le dragon n’avait pas simplement vu une future reine dans son reflet.
Il avait reconnu quelqu’un qu’il avait déjà servi.
PARTIE 2 — LA PRINCESSE QUI ÉTAIT MORTE DEPUIS DIX-SEPT ANS
Le lendemain matin, Vaughn ordonna qu’Isla soit transférée.
Pas dans les cuisines.
Dans une tour.
Une vraie cellule.
Il affirma qu’elle avait volé un objet royal.
La nouvelle se répandit immédiatement.
Une servante arrêtée pour avoir touché le dragon.
Un portrait découvert.
Un pendentif royal.
Les histoires grandissaient à chaque couloir.
Isla resta enfermée jusqu’au soir.
Puis quelqu’un ouvrit sa porte.
Un vieil homme entra.
Maître Rowan.
Le plus ancien soigneur du château.
Il avait près de soixante-dix ans et une mauvaise jambe.
Isla le connaissait depuis son enfance.
C’était lui qui lui avait appris à lire.
— Vous n’êtes pas censé être ici.
— À mon âge, on cesse de se soucier de ce qu’on est censé faire.
Il posa un sac sur la table.
— Montre-moi le pendentif.
Isla hésita.
— Pourquoi ?
— Parce que si tu l’as réellement, je vais devoir te présenter des excuses.
— Pour quoi ?
— Pour avoir gardé le silence trop longtemps.
Elle sortit la demi-lune d’argent.
Rowan ferma les yeux.
Sa main trembla.
— Par les anciens…
— Vous le reconnaissez.
— Oui.
Il s’assit.
— J’ai vu la reine Elowen le placer autour du cou de sa fille le jour de son baptême.
Isla ne parla plus.
Rowan la regarda.
— La princesse s’appelait Isolde Elara Caerwyn.
Isla sentit son cœur battre plus vite.
— Elle est morte.
— Officiellement.
Encore ce mot.
Elle commençait déjà à le détester.
— Que s’est-il réellement passé ?
Rowan regarda la porte.
Puis baissa la voix.
Dix-sept ans auparavant, Caerwyn était gouverné par le roi Aldric et la reine Elowen.
Ravenscar n’était qu’une forteresse militaire.
Lord Vaughn, plus jeune, commandait alors une partie de la garde royale.
Kasla était le dragon personnel de la reine.
Pas une bête captive.
Un gardien.
Les dragons de Caerwyn ne se laissaient approcher que par certaines lignées.
Selon une tradition ancienne, ils pouvaient « voir » dans le sang.
Pas l’avenir.
Mais la vérité d’une lignée.
— C’est pour cela que je me suis vue couronnée.
Rowan acquiesça.
— Kasla ne t’a pas montré ce que tu deviendras. Il t’a montré ce que tu es.
Isla resta silencieuse.
— Alors je suis…
Rowan eut les larmes aux yeux.
— Je le crois.
— Vous le croyez ?
— Je veux une preuve avant de te dire davantage.
— Quelle preuve ?
Il indiqua le pendentif.
— Il s’ouvre.
Isla le fixa.
Elle l’avait porté toute sa vie.
Jamais elle n’avait trouvé de mécanisme.
Rowan pressa une minuscule pierre sur le côté.
La demi-lune s’ouvrit.
À l’intérieur se trouvait un fragment de tissu rouge brodé d’un fil d’or.
Et une mèche de cheveux auburn.
Isla cessa de respirer.
— Ta mère.
Elle referma brutalement le pendentif.
— Non.
— Isla—
— Non.
Elle se leva.
— Si j’étais une princesse, pourquoi ai-je grandi dans les cuisines ? Pourquoi personne n’est venu me chercher ?
Rowan baissa les yeux.
— Parce que presque tous ceux qui savaient que tu avais survécu sont morts.
— Et vous ?
— J’étais lâche.
La réponse la surprit.
Il ne chercha pas d’excuse.
— La nuit de la chute, continua-t-il, Vaughn affirma que des rebelles avaient attaqué la famille royale. Le roi mourut. La reine aussi. Le palais brûla.
— Et la princesse ?
— Son corps ne fut jamais retrouvé.
— Qui m’a sauvée ?
— Une femme appelée Mara.
Isla se figea.
Mara.
La vieille lavandière qui l’avait élevée jusqu’à ses six ans.
Elle était morte d’une fièvre.
Isla l’avait toujours considérée comme sa grand-mère.
— Mara travaillait pour la reine ?
— Elle était sa dame de chambre.
Tout devenait douloureusement logique.
Mara lui avait toujours interdit de montrer son pendentif.
Elle lui disait de ne jamais approcher l’aile nord.
Elle pleurait chaque année à la même date.
— Et Vaughn ?
Rowan resta silencieux.
— Que s’est-il passé réellement ?
— Je ne sais pas tout.
— Mais vous soupçonnez quelque chose.
— Oui.
Rowan regarda par la fenêtre.
— Après la mort du roi, Vaughn a pris le contrôle de Ravenscar. Puis les archives ont brûlé. Les officiers fidèles aux Caerwyn ont disparu les uns après les autres.
— Kasla ?
— Capturé.
Isla pensa aux chaînes.
Dix-sept années.
Le dragon avait été enchaîné presque exactement depuis sa disparition.
— Pourquoi ne l’a-t-il pas tué ?
— Parce que Vaughn a utilisé du fer-dragon.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Un métal qui affaiblit les créatures liées à la magie royale.
Isla sentit la colère monter.
— Il a passé dix-sept ans enchaîné parce qu’il connaissait la vérité.
Rowan acquiesça.
— Probablement.
Un bruit retentit dans l’escalier.
Rowan se leva.
— Quelqu’un vient.
Il sortit une petite clé.
— La porte derrière ta cellule mène vers un ancien passage.
— Venez avec moi.
— Je te ralentirais.
— Rowan—
— Écoute-moi.
Il lui prit les épaules.
— Ne réclame aucun trône avant de savoir ce qui s’est vraiment passé. Le sang peut te donner un nom. Il ne te donne pas automatiquement la vérité.
Isla acquiesça.
— Où aller ?
— Kasla.
— Il est dans la cour.
— Plus pour longtemps.
Elle le regarda.
— Que voulez-vous dire ?
— Vaughn vient d’ordonner qu’il soit transféré dans les cavernes orientales.
— Pourquoi ?
Rowan eut un sourire triste.
— Parce qu’après hier, le dragon est devenu une preuve.
Isla partit.
Elle descendit par les passages de service.
Lorsqu’elle atteignit la cour, Kasla était déjà entouré de soldats.
Les chaînes avaient été renforcées.
Vaughn se tenait devant lui.
— Emmenez-le.
Kasla gronda.
Isla sortit de l’ombre.
— Arrêtez.
Tous se retournèrent.
Vaughn devint livide.
— Comment es-tu sortie ?
— Peu importe.
Elle avança.
— Pourquoi l’avez-vous enchaîné dix-sept ans ?
— Retourne dans ta cellule.
— Parce qu’il appartenait à ma mère ?
Silence.
Quelques gardes échangèrent un regard.
Vaughn comprit le danger.
— Elle délire.
Isla sortit le pendentif.
— Vous reconnaissez ceci ?
Cette fois, plusieurs vieux soldats reculèrent.
L’un d’eux murmura :
— Le croissant d’Elowen…
Vaughn cria :
— Silence !
Trop tard.
Kasla rugit.
Le pendentif s’illumina.
Dans les yeux du dragon, le reflet couronné réapparut.
Mais cette fois, des dizaines de personnes le virent.
Isla se retourna vers les gardes.
— Qu’est-ce qui vous fait le plus peur ? Une servante avec un pendentif… ou le fait que votre seigneur sache exactement ce qu’il signifie ?
Un jeune garde abaissa sa lance.
Puis un autre.
Vaughn devint froid.
— Tu ne comprends rien.
— Alors expliquez-moi.
Il s’approcha.
— Très bien.
Il baissa la voix.
— Ta mère n’était pas la victime que tu imagines.
Isla se figea.
— Que voulez-vous dire ?
— Elowen avait commencé une guerre qu’elle ne pouvait pas gagner.
— Mensonge.
— Demande au dragon.
Isla regarda Kasla.
Vaughn sourit.
— Tu crois qu’il est une preuve de ton innocence ? Il est peut-être la raison pour laquelle ta famille a dû disparaître.
Puis, avant qu’Isla puisse répondre, une cloche d’alarme sonna au sommet des remparts.
Un soldat cria :
— Cavaliers à la porte nord !
Vaughn leva les yeux.
— Combien ?
— Près de deux cents !
— Bannière ?
Le soldat pâlit.
— Le dragon d’or de Caerwyn.
Isla sentit son sang se glacer.
Ce symbole n’avait plus été porté depuis dix-sept ans.
Quelqu’un venait réclamer le château au nom de sa famille disparue.
Et cette personne savait déjà qu’elle était vivante.
PARTIE 3 — L’HOMME QUI PRÉTENDAIT ÊTRE SON FRÈRE
Les cavaliers ne tentèrent pas immédiatement d’attaquer.
Ils dressèrent leur camp sous les murs.
À leur tête se trouvait un homme de vingt-cinq ans nommé Lucian Vale.
Il demanda à parler à « Isolde Caerwyn ».
Pas à Isla.
Pas à la servante.
À la princesse.
Vaughn refusa d’ouvrir les portes.
Mais ce refus ne fit qu’aggraver les rumeurs.
Avant midi, tout Ravenscar parlait de la princesse survivante.
Certains serviteurs commencèrent à appeler Isla « Votre Grâce » dans les couloirs.
Elle détestait cela.
— Arrêtez.
Une cuisinière âgée s’inclina.
— Mais si vous êtes vraiment—
— Hier vous me demandiez de nettoyer les chaudrons.
— Oui.
— Alors aujourd’hui vous pouvez m’appeler Isla.
La femme sourit malgré elle.
— Comme vous voudrez, Votre…
Isla leva un sourcil.
— Isla.
— Isla.
Pendant ce temps, Vaughn s’enfermait dans la salle du Conseil.
Isla savait qu’elle devait agir avant lui.
Avec l’aide de Rowan et de deux gardes désormais convaincus, elle atteignit Kasla.
Le dragon avait été conduit dans une cour secondaire.
Elle posa sa main sur ses écailles.
— Montre-moi.
Rien.
— Vaughn dit que ma mère a déclenché une guerre.
Le dragon la regarda.
— Je dois savoir.
Son œil s’illumina.
Une vision apparut.
Pas seulement un reflet cette fois.
Isla vit une salle du trône.
Sa mère.
Elowen.
Son père, Aldric.
Lord Vaughn, beaucoup plus jeune.
Et un autre homme qu’elle ne connaissait pas.
Elowen criait.
— Vous ne pouvez pas ouvrir les Portes de Braise !
Aldric répondait :
— Si nous ne le faisons pas, les royaumes du Nord marcheront sur nous.
Vaughn restait en retrait.
L’autre homme souriait.
— Laissez-moi m’occuper du dragon.
Puis la vision changea.
Un œuf noir gigantesque.
Des flammes bleues.
Un cercle de pierre.
Kasla rugissant.
Elowen tentant de l’empêcher d’avancer.
La vision disparut.
Isla retira sa main.
— Les Portes de Braise ?
Une voix derrière elle répondit.
— Voilà ce que Vaughn espérait que tu ne découvrirais jamais.
Elle se retourna.
Un homme se tenait dans l’embrasure.
Lucian Vale.
Le chef des cavaliers.
— Comment êtes-vous entré ?
— Les passages de Ravenscar ont été construits par ma famille.
Il s’approcha.
— Et avant que tu poses la question : oui, je sais qui tu es.
Isla resta méfiante.
— Qui êtes-vous ?
Lucian la regarda avec émotion.
— Ton frère.
Elle le fixa.
Puis éclata presque de rire.
— Je n’ai pas de frère.
— Tu avais trois ans lorsqu’on m’a éloigné du palais.
— J’étais bébé lors de l’incendie.
— Exactement.
Il sortit un médaillon.
Un soleil d’or.
Sur l’autre moitié se trouvait le même symbole de lune que sur celui d’Isla.
— Les jumeaux royaux recevaient toujours une paire.
Isla ne toucha pas l’objet.
— Rowan ne m’a parlé d’aucun frère.
— Parce qu’il croyait que j’étais mort.
— Et pourquoi ne l’êtes-vous pas ?
— Parce qu’un capitaine m’a fait sortir du royaume avant la nuit du coup d’État.
Isla se figea.
— Coup d’État ?
— Vaughn a renversé notre père.
Tout semblait confirmer ses soupçons.
Et pourtant quelque chose chez Lucian la dérangeait.
Kasla aussi.
Le dragon n’avait pas bougé.
Il ne s’était pas incliné.
Il grondait très légèrement.
Lucian remarqua.
— Il ne m’a jamais aimé.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il appartenait à notre mère.
— Il m’a reconnue immédiatement.
— Parce que tu as son sang.
Isla s’approcha de Kasla.
— Alors pourquoi ne vous reconnaît-il pas ?
Lucian sourit.
— Les dragons sont capricieux.
Kasla grogna plus fort.
Isla comprit qu’il mentait sur quelque chose.
Elle joua pourtant le jeu.
— Que voulez-vous ?
— T’aider à reprendre le trône.
— Je n’ai rien demandé.
— C’est notre héritage.
— Notre ?
— Toi et moi.
— Pourquoi revenir seulement maintenant ?
Lucian hésita une fraction de seconde.
— Parce que j’ai enfin une armée.
Mauvaise réponse.
Isla le sentit immédiatement.
— Pas parce que vous avez appris que j’étais vivante ?
Il sourit.
— Les deux.
Elle le regarda.
— Vous connaissiez les Portes de Braise.
— Oui.
— Qu’est-ce que c’est ?
Lucian resta silencieux.
— Si vous êtes mon frère, commencez par me dire la vérité.
Il soupira.
Les Portes de Braise étaient un ancien sanctuaire construit sous Ravenscar.
Selon les légendes, les premiers rois y avaient enfermé le Cœur-Dragon : une source de magie capable de lier tous les dragons du royaume à une seule volonté.
Le roi Aldric avait envisagé de l’utiliser pendant une guerre.
Elowen s’y était opposée.
— Et Vaughn ?
— Il voulait le pouvoir pour lui.
— Voilà votre version.
— La vérité.
— Kasla m’a montré un autre homme avec vous.
Lucian pâlit.
— Quel homme ?
— Je ne sais pas.
Il s’approcha brusquement.
— À quoi ressemblait-il ?
Isla recula.
Kasla releva la tête.
Lucian se calma.
— Désolé.
— Vous le connaissez.
— Peut-être.
— Son nom.
Long silence.
— Malrec.
— Qui est-ce ?
Lucian regarda Kasla.
— L’ancien maître des dragons.
Isla pensa aux agrafes portées par Vaughn.
Aux chaînes.
À l’œuf noir de la vision.
— Il est mort ?
— C’est ce que tout le monde croit.
Encore.
Toujours ce même mot.
Isla soupira.
— Je déteste vraiment cette phrase.
Lucian eut un sourire.
— Tu ressembles à notre mère.
Cette fois, le mot « notre » lui donna un frisson.
Mais elle ne savait toujours pas s’il disait vrai.
Un cri monta des remparts.
Puis un grondement.
Le sol vibra.
Kasla se redressa brutalement.
Un rugissement lointain traversa le ciel.
Pas celui de Kasla.
Un autre dragon.
Puis un deuxième.
Les gardes hurlèrent.
Isla leva les yeux.
Deux grandes silhouettes noires tournaient au-dessus de Ravenscar.
Lucian devint pâle.
— Impossible.
— Qui sont-ils ?
Il regarda Isla.
— Des dragons qu’on croyait morts.
— Qui les commande ?
Kasla rugit vers le ciel.
Les silhouettes répondirent.
Puis une troisième forme apparut derrière les nuages.
Immense.
Rouge sombre.
Et sur son dos se trouvait un cavalier.
Vêtu de noir.
Lord Vaughn sortit dans la cour.
Pour la première fois, Isla vit une véritable terreur sur son visage.
Il murmura un nom.
— Malrec.
Isla regarda Lucian.
L’homme qui prétendait être son frère semblait terrifié lui aussi.
Et soudain elle comprit quelque chose.
Ni Vaughn ni Lucian n’étaient au centre du secret.
Ils avaient tous les deux peur du même homme.
PARTIE 4 — LA VÉRITÉ DANS L’ŒIL DU DRAGON
Malrec ne demanda pas l’ouverture des portes.
Il les fit ouvrir.
Le dragon qu’il montait poussa un rugissement.
Les vieux sceaux gravés dans les murs de Ravenscar s’illuminèrent.
Les herses se levèrent d’elles-mêmes.
Vaughn ordonna aux soldats de tenir leurs positions.
Mais une moitié refusait déjà de lui obéir.
Lucian appela ses cavaliers à entrer.
En quelques minutes, la forteresse fut divisée entre trois camps.
Vaughn.
Lucian.
Malrec.
Et au milieu…
Isla.
Malrec descendit dans la grande cour.
Il devait avoir plus de soixante ans, mais se tenait droit.
Une longue cicatrice traversait son visage.
Il portait une armure couverte de runes rouges.
Son regard se posa immédiatement sur Isla.
Il sourit.
— Isolde.
— Je m’appelle Isla.
— C’est le nom qu’on t’a donné pour te cacher.
— C’est le nom avec lequel j’ai vécu.
Son sourire s’effaça un peu.
— Tu as le caractère d’Elowen.
Kasla tira sur ses chaînes.
Malrec se tourna vers lui.
— Et toi, vieux frère.
Le dragon rugit.
Isla fronça les sourcils.
— Vous le connaissez.
— C’est moi qui l’ai élevé.
— Puis vous l’avez laissé être enchaîné dix-sept ans ?
Malrec regarda Vaughn.
— Demande-lui.
Vaughn s’avança.
— Ne l’écoute pas.
Lucian rit.
— Maintenant tu veux protéger la princesse ?
— Je protège le royaume.
— Comme lorsque tu as assassiné son père ?
Vaughn se tourna vers lui.
— Tu n’es même pas son frère.
Silence.
Isla regarda Lucian.
— Quoi ?
Lucian serra la mâchoire.
— Il ment.
Kasla gronda.
Vaughn poursuivit :
— Le prince Lucian est mort trois mois avant l’incendie.
Isla sentit un froid immense.
— Alors qui êtes-vous ?
Lucian recula.
Malrec sourit.
— Mon fils.
Isla comprit.
Lucian était le fils de Malrec.
Envoyé pour se faire passer pour son frère.
— Pourquoi ?
Malrec répondit simplement :
— Parce qu’une héritière seule est difficile à contrôler. Une héritière convaincue d’avoir retrouvé sa famille est beaucoup plus docile.
Lucian baissa les yeux.
Isla sentit la colère monter.
— Depuis combien de temps ?
— Depuis toujours, répondit Malrec.
— Et Vaughn ?
Malrec regarda le seigneur.
— Mon ancien allié.
Vaughn cracha presque les mots :
— Je n’ai jamais été ton allié.
— Vraiment ? Qui a ouvert les portes la nuit de la chute ?
Isla se tourna vers lui.
Vaughn resta silencieux.
— Vous les avez ouverts ?
— Oui.
Cette réponse simple lui coupa le souffle.
— Pourquoi ?
— Parce que ton père avait décidé d’utiliser le Cœur-Dragon.
Malrec éclata de rire.
— Jolie version.
Vaughn continua.
Le roi Aldric craignait une invasion.
Malrec l’avait convaincu que le Cœur pouvait forcer tous les dragons du royaume à combattre.
Elowen avait découvert que l’ouverture des Portes de Braise ne permettrait pas seulement de commander aux dragons.
Elle détruirait leur volonté.
Ils deviendraient des armes vivantes.
La reine refusa.
Aldric hésita.
Malrec organisa alors une attaque contre le palais pour forcer la décision.
Vaughn découvrit le complot trop tard.
— J’ai ouvert une porte, dit-il. Je croyais faire entrer des soldats fidèles à la reine.
— Et vous avez fait entrer Malrec.
— Oui.
Isla le fixa.
— Mon père ?
— Mort en défendant le sanctuaire.
— Ma mère ?
Vaughn ferma les yeux.
— Elle a confié le bébé à Mara.
— Puis ?
Silence.
— Puis quoi ?
Malrec répondit à sa place.
— Je l’ai tuée.
Isla se figea.
Kasla poussa un rugissement si puissant que plusieurs soldats tombèrent à genoux.
Les chaînes se tendirent.
Le fer gémit.
Isla posa une main contre ses écailles.
La colère du dragon traversa son bras comme du feu.
Elle vit alors le souvenir complet.
Elowen.
Blessée.
Mara courant avec un bébé.
Vaughn affrontant des hommes de Malrec.
Malrec levant une lame contre la reine.
Kasla bondissant.
Une chaîne magique l’arrêtant.
Puis le feu.
Isla retira sa main.
Elle tremblait.
Vaughn ne lui avait pas dit toute la vérité.
Mais il n’avait pas tué ses parents.
Il avait commis une erreur.
Puis passé dix-sept ans à cacher sa faute.
— Pourquoi Kasla est-il resté enchaîné ?
Vaughn baissa la tête.
— Parce qu’il voulait me tuer.
— Et vous l’auriez mérité.
— Oui.
Cette réponse la surprit.
Malrec s’impatienta.
— Assez de confessions.
Il regarda Isla.
— Ouvre les Portes.
— Non.
— Tu ne sais pas encore ce que je propose.
— Cela ne m’intéresse pas.
Malrec sourit.
— Tu pourrais récupérer le royaume en une journée.
— En réduisant des dragons en esclavage ?
— En obtenant une armée que personne ne pourrait affronter.
— Non.
Son sourire disparut.
— Tu es jeune.
— Et pourtant j’ai compris quelque chose que vous n’avez jamais compris.
— Quoi ?
Isla posa une main sur Kasla.
— S’il faut enchaîner quelqu’un pour qu’il vous obéisse, il ne vous appartient pas.
Kasla rugit.
Le pendentif d’Isla s’illumina.
Ses chaînes commencèrent à vibrer.
Malrec pâlit.
— Éloigne-toi du dragon.
Elle comprit.
— Vous avez peur qu’il m’accepte.
— Il t’a déjà acceptée.
— Alors pourquoi cela vous effraie-t-il ?
Malrec cria :
— Lucian !
Son fils dégaina une lame.
Mais au lieu de se tourner vers Isla…
il la pointa vers son père.
Malrec se figea.
— Qu’est-ce que tu fais ?
Lucian tremblait.
— Ce que j’aurais dû faire il y a longtemps.
— Tu es mon fils.
— Oui.
Il regarda Isla.
— Mais elle n’est pas ma sœur.
Puis il abaissa son arme.
— Et je ne vais plus prétendre le contraire.
Malrec leva une main.
Une rune rouge s’alluma sur son gant.
Kasla poussa un cri.
Les chaînes se resserrèrent.
Isla comprit.
Les fers n’obéissaient pas à Vaughn.
Ils obéissaient encore à Malrec.
Elle saisit le collier.
La chaleur brûla ses paumes.
— Isla ! cria Vaughn.
Elle ne lâcha pas.
Kasla la regarda.
Dans son œil, elle vit de nouveau la couronne.
Mais cette fois, le reflet changea.
Elle ne portait plus la couronne.
Elle la tenait dans ses mains.
Puis elle la posa au sol.
Isla comprit.
Le dragon ne lui demandait pas de devenir reine.
Il lui demandait de choisir ce qu’elle ferait du pouvoir.
Elle posa son pendentif contre le collier.
Une lumière dorée explosa.
Le fer se fendit.
Une chaîne tomba.
Puis une autre.
Kasla déploya ses ailes pour la première fois depuis dix-sept ans.
Le souffle souleva la poussière dans toute la cour.
Tous reculèrent.
Malrec cria un ordre.
Les dragons dans le ciel descendirent.
Mais Kasla rugit.
Un son profond.
Ancien.
Les deux dragons ralentirent.
Puis s’arrêtèrent.
Malrec cria de nouveau.
Ils ne lui obéirent pas.
Isla leva les yeux.
Elle comprit.
Ils n’avaient jamais été loyaux envers lui.
Ils avaient simplement été liés par la magie.
Et le réveil de Kasla venait de fissurer cette emprise.
Malrec recula.
— Non.
Isla regarda Kasla.
— Pas d’esclaves.
Le dragon la fixa.
— Pas de vengeance.
Kasla gronda.
Elle posa une main sur lui.
— Pas pour moi.
Le dragon se calma.
Malrec observa la scène avec stupeur.
Vaughn murmura :
— Voilà pourquoi Elowen avait confiance en elle.
Isla l’entendit.
— Je ne suis pas ma mère.
Vaughn acquiesça.
— Non.
Il eut un léger sourire triste.
— Et c’est probablement mieux ainsi.
Malrec tenta de fuir.
Ses propres hommes l’arrêtèrent.
Personne ne voulut mourir pour un maître dont les dragons venaient de refuser les ordres.
La bataille s’acheva presque avant d’avoir commencé.
Mais les Portes de Braise restaient toujours sous Ravenscar.
Et Isla savait désormais qu’un problème plus difficile l’attendait.
Tout le monde autour d’elle allait lui demander la même chose.
Devenir reine.
PARTIE 5 — LA SERVANTE QUI NE VOULAIT PAS D’UN TRÔNE VOLÉ
Malrec fut jugé.
Pas immédiatement.
Isla insista pour que l’on recueille d’abord les témoignages.
Les archives furent ouvertes.
Les anciens soldats interrogés.
Les survivants retrouvés.
Pendant des semaines, les secrets vieux de dix-sept ans sortirent des murs de Ravenscar.
Malrec avait bien organisé l’attaque.
Il avait manipulé Aldric.
Il avait assassiné Elowen.
Il avait tenté d’utiliser les Portes de Braise.
Lucian confirma tout.
Il révéla également avoir été élevé depuis l’enfance pour se faire passer un jour pour le prince disparu.
— Je savais que je n’étais pas ton frère, avoua-t-il à Isla.
Ils se trouvaient sur un rempart.
Kasla dormait dans la cour en contrebas.
Sans chaînes.
— Depuis quand ?
— Depuis toujours.
— Alors pourquoi avoir continué ?
Lucian regarda ses mains.
— Parce que si toute ton enfance on te répète que ton seul but est de devenir quelqu’un d’autre… il faut du temps pour comprendre que tu peux refuser.
Isla le regarda.
Cette phrase lui rappelait quelque chose.
Toute sa propre vie avait été choisie par d’autres.
Servante.
Princesse cachée.
Héritière.
Reine potentielle.
Toujours un rôle.
Jamais une question.
— Que vas-tu faire ?
Lucian haussa les épaules.
— Apprendre mon vrai nom, peut-être.
— Tu ne t’appelles pas Lucian ?
Il sourit.
— Si. Au moins ça, c’était vrai.
Ils rirent.
Pour la première fois.
Vaughn fut également jugé.
Ses crimes étaient différents.
Il avait ouvert la porte qui permit l’attaque.
Il avait ensuite dissimulé une partie de la vérité.
Il avait enchaîné Kasla pendant dix-sept ans.
Mais il avait aussi protégé plusieurs anciens loyalistes.
Il avait empêché Malrec de retrouver Isla.
Et il avait gouverné Ravenscar sans jamais s’autoproclamer roi.
Lorsque le Conseil demanda à Isla quelle peine il méritait, elle refusa de décider seule.
— Parce que vous êtes l’héritière, répondit un noble.
— Justement.
Elle regarda les conseillers.
— Toute cette catastrophe a commencé parce que trop de gens pensaient qu’un titre leur permettait de décider pour tout le monde.
Un silence gêné suivit.
Vaughn fut finalement privé de son titre et condamné à réparer publiquement ce qu’il avait contribué à détruire.
Il accepta.
Avant de quitter la salle, il s’arrêta devant Isla.
— Je ne te demande pas pardon.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il y a des pardons qu’on ne mérite pas de réclamer.
Isla resta silencieuse.
— Mais je suis désolé.
Elle le regarda longtemps.
— Je ne sais pas encore si je vous pardonne.
— C’est honnête.
— Mais je sais que vous ne serez plus celui qui décide quand Kasla peut lever la tête.
Vaughn acquiesça.
— C’est juste.
Kasla, lui, ne quitta pas Ravenscar.
Tout le monde s’attendait à ce qu’il parte dès qu’il serait libre.
Il vola pendant trois jours.
Disparut derrière les montagnes.
Puis revint.
Il se posa dans la cour.
Exactement à l’endroit où il avait été enchaîné.
Isla courut vers lui.
— Pourquoi es-tu revenu ?
Kasla baissa la tête.
Elle posa une main sur son museau.
Cette fois, aucun reflet royal n’apparut.
Seulement elle.
Une jeune femme aux cheveux auburn.
Rien d’autre.
Isla sourit.
— Enfin.
Un mois plus tard, les représentants des provinces arrivèrent.
Ils voulaient restaurer la monarchie des Caerwyn.
Et couronner Isla.
On fit apporter la couronne de sa mère.
La même qu’elle avait vue dans l’œil de Kasla.
Cinq pointes.
Cinq dragons d’or.
Elle resta posée sur une table pendant trois jours.
Isla ne la toucha pas.
Rowan finit par lui demander :
— Tu as peur ?
— Oui.
— Du pouvoir ?
— De ce qu’il fait aux gens.
— C’est peut-être une bonne peur.
Isla regarda la couronne.
— Si j’accepte, tout le monde dira que c’était mon destin.
— Peut-être.
— Je déteste cette idée.
— Pourquoi ?
— Parce que j’ai passé dix-neuf ans comme servante. Maintenant on découvre mon sang et soudain tous ceux qui ne me regardaient jamais pensent que je mérite qu’ils s’inclinent.
Rowan sourit.
— Et qu’est-ce que cela t’apprend ?
Isla réfléchit.
— Que la couronne ne les rend pas plus intelligents.
Le vieil homme éclata de rire.
Puis elle devint sérieuse.
— Ma mère aurait été reine.
— Oui.
— Et mon père roi.
— Oui.
— Cela ne signifie pas que je dois les remplacer.
Rowan ne répondit pas.
— N’est-ce pas ?
— Non.
Isla le regarda, surprise.
— Je pensais que vous vouliez me convaincre.
— Je t’ai appris à lire. Pas à obéir.
Elle sourit.
Le lendemain, Isla entra dans la grande salle.
Les nobles étaient présents.
Les soldats.
Les artisans.
Des représentants des villages.
Lucian se tenait dans un coin.
Vaughn, sans ses insignes, parmi les témoins.
Kasla attendait dehors.
La couronne reposait devant le trône.
Isla s’arrêta.
Le grand prêtre demanda :
— Isolde Elara Caerwyn, dernière descendante connue de la maison royale, acceptez-vous la couronne de vos parents ?
Isla regarda l’objet.
Puis la salle.
— Non.
Le choc fut immédiat.
Des murmures.
Un conseiller se leva.
— Votre Grâce—
— Isla.
— Pardon ?
— Mon nom est Isla.
Il resta bouche ouverte.
Elle poursuivit.
— Isolde était le nom que mes parents m’ont donné. Isla est celui avec lequel j’ai vécu. Je garderai les deux. Mais personne ne va effacer dix-neuf ans de ma vie parce qu’il vient de découvrir mon arbre généalogique.
Quelques serviteurs sourirent.
— Je suis Isla Isolde Caerwyn.
Elle regarda la couronne.
— Et je n’accepterai pas cette couronne aujourd’hui.
— Pourquoi ?
— Parce que nous n’avons pas besoin de remplacer un homme qui décidait seul par une femme qui déciderait seule.
Elle proposa alors quelque chose qu’aucun des nobles n’avait prévu.
Une charte.
Un Conseil comprenant les provinces, les villes, les métiers et les anciennes familles.
Une armée ne pouvant être engagée dans une guerre sans accord collectif.
Les dragons déclarés libres.
Aucun roi ne pourrait plus revendiquer leur obéissance.
Et les Portes de Braise seraient scellées sous la garde conjointe d’humains et de dragons.
Un vieux noble protesta :
— Vous voulez limiter votre propre pouvoir avant même de le recevoir ?
— Oui.
— Pourquoi ?
Isla regarda la couronne.
— Parce que j’ai grandi sous les ordres des autres. J’ai une excellente mémoire de ce que cela fait.
La charte ne fut pas acceptée en une journée.
Il fallut des mois.
Des débats.
Des disputes.
Des menaces de départ.
Mais Isla refusa de céder sur deux points.
Aucun dragon ne serait jamais enchaîné pour servir la couronne.
Et aucun enfant ne serait considéré comme destiné au pouvoir uniquement par son sang.
Finalement, un nouveau système fut créé.
Le royaume conserverait une Couronne.
Mais celle-ci serait liée au Conseil.
Isla accepta finalement d’en devenir la première Gardienne-Reine.
Lorsque vint le jour du couronnement, elle ne porta pas la couronne de sa mère immédiatement.
Elle sortit d’abord dans la cour.
Kasla attendait.
Des milliers de personnes regardaient.
Isla s’approcha du dragon.
— Tu me l’as montrée avant même que je sache qui j’étais.
Kasla inclina la tête.
— Est-ce que tu voulais que je la porte ?
Le dragon la regarda.
Elle rit.
— Question stupide.
Elle posa une main sur son museau.
Le reflet apparut.
Cette fois, Isla était couronnée.
Mais derrière elle se tenaient des centaines de personnes.
Pas agenouillées.
Debout.
Et dans le ciel volaient des dragons libres.
Elle comprit.
Elle retourna dans la grande salle.
Puis accepta la couronne.
Pas comme une récompense pour son sang.
Comme une fonction dont elle pourrait être privée si elle trahissait la charte.
Les années suivantes ne furent pas faciles.
Elle fit des erreurs.
Beaucoup.
Certains nobles la méprisaient pour son passé de servante.
D’autres essayaient de l’utiliser comme symbole.
Elle les agaçait en demandant toujours :
— Pourquoi ?
Pourquoi cet impôt ?
Pourquoi cette guerre ?
Pourquoi cette famille possède-t-elle ces terres ?
Pourquoi les cuisines mangent-elles moins bien que la salle du Conseil ?
Cette dernière question lui valut plusieurs ennemis parmi les intendants.
Mais les serviteurs l’adorèrent.
Lucian ne devint jamais prince.
Il ne le voulut pas.
Il prit le commandement des gardes des frontières après plusieurs années.
Lorsqu’on lui demanda un jour s’il regrettait le trône qu’il aurait pu obtenir en continuant à mentir, il répondit :
— Je préfère enfin être le fils de personne que le faux fils d’un royaume entier.
Vaughn passa le reste de sa vie à restaurer les archives détruites.
Isla ne lui pardonna jamais complètement.
Mais elle finit par lui faire confiance sur certaines choses.
Ce n’était pas la même chose.
Et elle estimait que c’était suffisant.
Rowan mourut très vieux.
Dans son sommeil.
Avec une lettre près de son lit.
Elle disait simplement :
« Tu n’avais pas besoin d’une couronne pour prouver qui tu étais. Heureusement, tu l’as compris avant ceux qui voulaient te la donner. »
Isla conserva cette lettre toute sa vie.
Quant à Kasla…
Il vécut libre.
Il venait et repartait selon son envie.
Parfois pendant des semaines.
Parfois pendant des mois.
Mais chaque année, à l’anniversaire de la chute d’Elowen, il revenait dans la vieille cour.
Un soir, bien des années plus tard, Isla le trouva à l’endroit exact où elle l’avait touché pour la première fois.
Elle n’avait plus dix-neuf ans.
Quelques mèches grises apparaissaient déjà dans ses cheveux.
Elle s’assit contre son museau.
— Tu te souviens ?
Kasla souffla doucement.
— Moi aussi.
Elle regarda les vieux anneaux de fer dans les pavés.
On ne les avait jamais retirés.
Isla l’avait interdit.
Pas pour célébrer la captivité.
Pour ne pas oublier.
Près d’eux, une plaque avait été installée.
Elle portait ces mots :
« Ici, un dragon fut enchaîné parce qu’il connaissait la vérité.
Ici, une servante le toucha parce qu’elle vit sa douleur avant de voir son propre pouvoir.
Que ceux qui gouvernent se souviennent toujours de l’ordre de ces deux choses. »
Isla posa sa tête contre les écailles chaudes de Kasla.
— Tout le monde croit encore que tu m’as reconnue parce que j’étais princesse.
Le dragon ouvrit un œil.
Elle sourit.
— Mais je crois que tu m’as laissée te toucher avant même de voir le pendentif.
Kasla ferma de nouveau l’œil.
— Oui.
Elle regarda le soleil disparaître derrière les remparts.
Peut-être était-ce cela, finalement, la partie de l’histoire que les chroniqueurs comprenaient le moins.
Ils racontaient qu’une servante avait touché un dragon et découvert qu’elle était reine.
Mais Isla préférait une autre version.
Une jeune femme avait vu une créature enchaînée.
Elle aurait pu passer son chemin.
Elle ne l’avait pas fait.
Le reste — le sang royal, la couronne, les conspirations, le trône — était venu ensuite.
Et lorsqu’on lui demandait quel moment avait vraiment changé son destin, elle ne parlait jamais du jour où elle avait été couronnée.
Elle répondait toujours :
— Le moment où j’ai compris que le monstre dont tout le monde avait peur était simplement quelqu’un que personne n’avait essayé d’écouter.
Puis elle ajoutait parfois, avec un sourire :
— Et il m’a rendu la faveur.
Car avant les nobles, avant les prêtres, avant les archives et avant toute preuve…
un dragon avait regardé une servante.
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Et dans ses yeux, il avait vu la vérité que tout un royaume avait passé dix-sept ans à cacher.
FIN.